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[ANALYSE] Un Prophète – Système carcéral

Malik El Djebena (Tahar Rahim) jette un dernier regard sur la ville ensoleillée, il s’apprête à rentrer en prison. Pas d’idée pour son futur, personne ne l’attend, seul, il n’a rien. La tête baissée, quelques regards hésitants, Malik a 19 ans quand commence sa captivité. D’abord esseulé, il va progressivement trouver se place dans son nouvel environnement et se trouver lui-même. C’est tout le projet du film de Jacques Audiard, dépeindre l’éveil d’un personnage pendant sa captivité. Se déroulant en grande majorité dans un environnement carcéral, la représentation de ce milieu est un des enjeux principaux du film. Pour constituer en ensemble concret et cohérent, le film prend son temps pour dépeindre cet environnement, en établir la cartographie sociale avec ses règles, rouages, les différents groupes sociaux qui le composent, les détenus, les gardes, les avocats ainsi que le jeu de pouvoir et d’influence entre ces groupes. Dès le début du film, le gang des Corses et à sa tête, César Luciani (Niels Arestrup) sont montrés comme ceux qui ont la main sur la prison, également capables de continuer leurs affaires externes.

Le film ne s’attarde pas en profondeur sur beaucoup de personnages, mais chacun d’eux appartient à un groupe identifié de la prison et s’intègre parfaitement dans son ensemble. De nombreuses scènes se déroulent dans la cour de la prison et montrent les personnages s’observer, se mouvoir dans cet espace, leurs discussions et répartitions dans différents groupes. Ces moments cruciaux mettent en évidence les rapports entre les détenus, les divisions au sein de la prison de manière limpide et fluide dans le récit. C’est un des premiers lieux de la prison dans lequel on voit Malik et ces scènes permettent d’assister à sa progression dans le cadre social de la prison : on le voit prendre une dimension de plus en plus importante à mesure qu’il prend confiance en lui, dans ses interactions avec les autres détenus et les initiatives qu’il prend de lui-même. C’est en situant ses personnages dans l’espace de la prison que le film parvient à nous les faire comprendre et à créer une cohérence dans la structure sociale cet environnement.

La photographie entretient un contraste entre les scènes d’extérieur, souvent baignées par la lumière du soleil dont profite Malik, alors en permission, lors d’un trajet en voiture et la lumière plus grisâtre des scènes de prison. La teinte âpre et terne, commune à tous les environnements de la prison dans lesquels évoluent les personnages, concorde avec la monotonie, la difficulté de l’existence des détenus en ce lieu, mais elle fait également ressortir tout l’éclat qu’ils recèlent. Jacques Audiard filme ses personnages de près, dans des plans longs, très proches des corps, des visages et saisit intensément leurs émotions, flamboyances et regards. Le film se veut au plus proche des personnages pour faire ressentir toutes leurs amplitudes, souffrances et embrasements.

Cette proximité avec les personnages est également entretenue avec le grand soin apporté aux détails. Dans unes des premières et plus importantes scènes du film, quand Malik, à peine arrivé en prison, se voit confier la mission de tuer un détenu dangereux pour le gang des Corses, quelques scènes sont dédiées à la préparation, à la répétition de l’acte que Malik s’apprête à commettre. Ces précieuses scènes rendent tout le poids, toute la réalité de cette violence et montre le personnage perdu dans celle-ci, désarmé quand rien ne se passe comme prévu. Cette viscéralité est inscrite dans la mise en scène tout au long du film avec, entre autres, des iris, qui portent l’attention sur un élément en particulier du cadre, comme dans une scène très poignante de monologue de Niels Arestrup, au meilleur de son jeu. Ces iris nous plongent encore davantage dans la sensorialité du film avec l’adoption du regard du personnage et de sa subjectivité. De même, les quelques séquences oniriques du film où la victime de Malik lui apparait dans sa cellule, inscrivent le film dans la psyché du personnage, au plus proche de ce qu’il ressent.

Un Prophète repose en grande partie sur son personnage principal. Malik est une véritable page blanche en début de film, pas de famille, d’éducation, de vocation, d’attache religieuse, c’est en prison qu’il va se révéler. De surcroit, le film ne joue pas sur des codes du genre du film de prison : on ne sait pas pourquoi Malik est condamné, ce qu’il fera en sortant et il n’essaie jamais de s’évader. Ces questions ne sont jamais des enjeux au sein du film, dont le projet est de suivre le chemin de ce personnage dans le cadre de la prison.

Le film prend la forme d’un récit d’apprentissage, un motif récurrent dans la filmographie de Jacques Audiard. On suit à nouveau un personnage de truand qui connait un bouleversement fondamental dans sa vie qui le change profondément. Si dans d’autres films de Jacques Audiard, ces personnages avaient une « passerelle », romantique pour Paul (Vincent Cassel) dans Sur mes lèvres (2001) et sa relation avec Carla (Emmanuelle Devos) ou artistique pour Thomas (Romain Duris) dans De battre mon cœur s’est arrêté (2005) avec sa pratique du piano, ce n’est pas le cas de Malik dans Un Prophète. Une des singularités du film est justement de prendre ce personnage de truand tel qu’il est, sans quête de rédemption ou même qu’il soit question d’un changement. Le film n’esquive pas la noirceur de son personnage qui agit avant tout pour ses intérêts. Sans essayer d’expliquer, ni d’excuser sa violence, le film prend Malik pour ce qu’il est, un criminel et un détenu parmi les autres.

Pour autant, Malik, malgré toute la violence qui l’entoure et qu’il répand lui-même, reste profondément humain. Si le cadre de la prison est absolument indissociable du récit du film, Un Prophète est avant tout un récit d’apprentissage. Jacques Audiard démarre son film au tout début de l’incarcération de Malik, on le suit alors qu’il est très jeune, impuissant à son sors, mais finit par s’affirmer, trouver sa voix. On est au plus près de lui dans ses moments les plus heureux, comme dans les plus douloureux, on assiste à l’éveil de sa personnalité. Pour ce qui relève de la morale du personnage, dans ses instants les plus brutaux, la violence dont Malik fait preuve n’est jamais glorifié, elle est toujours filmée de façon brute. Elle n’est pas non plus gratuite, mais sert toujours Malik dans son parcours. Malik est dépeint sans pudeur dans l’entièreté et la multiplicité de son être.

C’est en prison que Malik va tout connaitre : l’éducation, il va apprendre à lire, à écrire, apprendre une autre langue (le corse) ; l’amitié avec le personnage de Riyad (Adel Bencherif) et l’on suit également sa sexualité, son intégration progressive dans l’économie de la prison. Malik assimile tous les codes de son environnement et y trace son propre chemin. Le paradoxe ici étant qu’il se développe une personnalité, qu’il devient un homme, un être, dans ce cadre de la prison : « Il ne serait jamais devenu l’homme qu’il est sans elle » dit le réalisateur. Tout le cœur du film est de montrer ce personnage se construire dans le cadre de la prison, montrer comment il s’en sort de lui-même, en répondant à ce qui l’entoure et en se frayant un chemin à l’aide de son instinct et de son intellect. Il entre seul, perdu, subissant son environnement et sa fatalité, pour en ressortir cultivé, puissant et accompagné. Tahar Rahim incarne parfaitement ce personnage et sa métamorphose au long du film, aussi bien dans sa posture, sa voix, toujours juste dans chaque situation, de la plus légère à la plus intense.

La violence est au cœur du parcours de Malik en prison. En début de film, dans une scène de meurtre déjà évoquée, s’il l’inflige, il commence par subir cette violence. Il n’est d’abord pas maître d’elle et forcé à la propager, mais au long de son parcours en prison, il finira par y recourir et l’adopter de son propre chef. Jacques Audiard veut cette violence « insupportable ». Celle-ci elle est montrée afin d’être tangible, mais pas mise en valeur afin de montrer l’impact qu’elle a sur les personnages. Après une scène d’échange de coups de feu, le résultat de la violence qui vient de se jouer n’est pas montré, la caméra suit Malik et sa réaction à cette violence dans le chaos ambiant. La gestion sonore du film agit de concert avec le cadre et adopte le point de vue du personnage assourdi par le bruit, en ne transmettant que ce que Malik entend, ses respirations et l’écho étouffé de la rue.

Cette violence est un autre grand paradoxe du film. Si l’on ne sait jamais exactement pourquoi Malik est en prison, c’est dans ce lieu qu’on le voit commettre un meurtre. Malik essaiera d’échapper à la mission qu’on lui donne, mais la violence est inéluctable dans cette prison gouvernée par les gangs et le crime. Cette logique est ici dépeinte comme inextricable, comme on le voit avec le parcours de Malik qui rejoint les Corses et souscrit à cette violence. Elle démontre l’échec d’un système carcéral paisible, le flux de violence qu’ont connu les détenus se répète dans ce cadre qui en semble prisonnier. Cette violence n’empêche pas quelques moments de joie, de fraternité avec l’amitié entre Ryad et Malik, des moments plus légers qui font transparaitre l’humanité des personnages. Le film parvient à rendre justement toute l’ambivalence du cadre social de la prison, qui permet autant à Malik de s’ouvrir à la culture et à une forme de société, qu’elle ne l’enferme dans la violence et le crime. Il rend cette finesse en prenant son temps, n’hésitant pas à répéter certaines situations et crée un équilibre parfait dans le récit, en illustrant la monotonie du quotidien carcéral, mais aussi son imprévisibilité avec le personnage incontrôlable de César, les différents rebondissements qui viennent affaiblir et renforcer les différents camps, la violence qui peut surgir à tout moment.

La musique d’Alexandre Desplat, collaborateur régulier de Jacques Audiard, tranche avec le registre très sombre du film avec de nombreuses nappes atmosphériques rendant la solitude du personnage principal, la précarité de sa situation, mais aussi l’espoir, l’éveil de sa personnalité, l’aube d’un futur prometteur. La composition très épurée s’intègre parfaitement au récit et est bien mise en valeur dans les moments plus contemplatifs du film. Les musiques non-originales ont également été judicieusement choisies. Le montage de milieu de film qui suit Malik prendre ses marques en prison et gagner en confiance se marie parfaitement avec « Corner of my room » de Turner Cody. Le titre au rythme rapide et aux paroles mêlant espoir et mélancolie s’accorde habilement à l’activité de la scène et l’état d’esprit du personnage. À l’inverse, en fin de film, la version country de « Mack the knife” de Jimmie Dale Gilmore, dont la mélodie plus calme contraste avec les paroles évoquant un dangereux meurtrier, accompagne justement les premiers pas de Malik hors de prison, transmettant toute la profondeur et l’ambiguïté du personnage et du film.

La grande amplitude narrative du film qui recouvre l’ensemble de la captivité de Malik est parfaitement rendue, on suit le personnage dans toute la richesse de son parcours. Toutes les scènes et situations sont précieuses pour le cheminement du personnage principal. Elles s’enchainent dans grande cohérence et ordonnent une tension permanente. On assiste à la métamorphose lente et progressive du personnage. Loin d’une descente aux enfers, Malik prend son destin en main et s’impose dans cette prison, grâce à son instinct et à la compréhension de son environnement. C’est dans cette prison, lieu de crime et de violence, qu’il s’épanouit.
Un Prophète est peut-être le film le plus abouti de son auteur, une symbiose parfaite entre tous les éléments de sa mise en scène pour créer une fresque carcérale unique, dépeignant avec finesse cet environnement ainsi que ses paradoxes et dresse le portrait d’un très grand personnage de cinéma.


Parenthèse musicale : Dans la chanson qui conclut le film : « Mack the knife » de Jimmie Dale Gilmore, évoquée plus haut, le personnage principal de cette chanson, « Mack », a une histoire très riche, donnant une dimension supplémentaire à son utilisation à dans le film. D’abord appelé Macheath, il était d’abord un sympathique voleur dans The Beggar’s Opera de John Gay, dont la première a eu lieu à Londres en 1728. Puis il est devenu Mackie Messer (messer signifiant couteau en allemand), un gangster beaucoup plus violent dans la pièce de théâtre Die Dreigroschenoper de Bertolt Brecht, joué pour la première fois en 1928 à Berlin. Il est finalement adapté en chanson aux États-Unis par Marc Blitzstein dans les années 50 et devient Mack the knife. La chanson fut alors édulcorée, le caractère violeur du personnage retiré. Elle connut ensuite de nombreuses reprises, Louis Armstrong, Bobby Darin ou encore Ella Fitzgerald l’ont interprétée, tout comme Jimmie Dale Gilmore pour la version d’Un Prophète. Un Prophète s’inscrit alors lui aussi dans l’héritage multiculturel très riche de ce personnage né à l’opéra, puis passé par le théâtre et la chanson. On peut alors voir Malik dans comme l’incarnation cinématographique de Mack the knife. Il a encore changé dans le film de Jacques Audiard, il est cette fois-ci autant sympathique que criminel, mais il garde l’ambivalence de ce personnage intemporel et impitoyable.

Un Prophète disponible en DVD et Blu-ray.

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Written by
Etienne P

Étudiant en anglais passionné de cinéma. Quand je ne regarde pas de films, j'essaie d'en parler.

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