[CRITIQUE] Les Passagers de la nuit – Observation et contemplation

[CRITIQUE] Les Passagers de la nuit – Observation et contemplation

13 mai 2022 0 Par Louan N

Le réalisateur français Mikhaël Hers, qui a étudié la manière dont ses personnages peuvent avancer après une perte déstabilisante dans un film comme Amanda en 2018, fait preuve d’une tendresse comparable et se concentre sur les éléments éclairants dans Les Passagers de la nuit. L’événement qui change la vie ici est celui d’une fille qui se fait larguer par son mari et qui doit élever ses enfants adolescents sans aucune aide financière, interprétée dans une touchante transparence émotionnelle cristalline par Charlotte Gainsbourg. Bien que les avancées du réalisateur en matière de style soient parfois distrayantes, il s’agit d’un examen de personnages relativement modeste qui m’a rappelé le récent Les Olympiades de Jacques Audiard. Au cœur de l’histoire, coécrite par Hers, Maud Ameline et Mariette Désert, se trouve la réparation de deux âmes endommagées, chacune d’entre elles découvrant peu à peu sa place et sa liberté d’esprit, sans les contraintes liées au mariage traditionnel d’un côté et aux drogues de l’autre.

L’agréable délicatesse du fil conducteur, qui raconte l’histoire d’Elisabeth (Gainsbourg), une quadragénaire célibataire et fatiguée, est si fascinante que les parties supplémentaires, menées par l’ensemble du groupe, concernant son fils Matthias (Quito Rayon-Richter), qui est en âge d’aller à l’école, et une adolescente toxicomane des rues, Talulah (Noée Abita), semblent ne pas prêter à discussion. Mais même lorsque la stabilité est imparfaite, l’impact général et la grande affection que le réalisateur porte à tous ses personnages font de ce film un drame très satisfaisant. L’histoire s’ouvre le soir des élections de mai 1981, lorsque le socialiste François Mitterrand est devenu président, suscitant l’espoir généralisé de réformes libérales. Dans l’une des nombreuses tours d’habitation du quinzième arrondissement de Paris, où elle a passé sa vie de femme mariée, Elisabeth a du mal à partager l’optimisme de sa fille Judith (Megan Northam), une élève militante. Cette dernière, qui veut désespérément travailler, a été licenciée dès son premier jour de travail. Légèrement insomniaque, elle écoute généralement le débat de fin de soirée de Radio France qui donne son titre au quatrième film de Hers. Talulah, dont l’allure épuisante et punk donnent l’impression qu’elle vient de 37°2 le matin, est également une adepte de cette époque.

Deux âmes qui se protègent

Bien qu’elle n’ait que peu de qualifications pour le travail au-delà de son diplôme de psychologie, Elisabeth obtient un entretien avec l’animatrice des « Passagers de la nuit », Vanda Dorval (une Emmanuelle Béart quasi méconnaissable), grâce à une lettre qu’elle a écrite en tant qu’auditrice de longue date. Avec ses cheveux blonds attachés en un chignon décent et sa garde-robe composée uniquement de vêtements masculins, Vanda est une experte sans histoires au physique à peine fragile. Mais elle croit qu’il faut donner une chance aux gens, et elle accepte de superviser Elisabeth, en travaillant au téléphone pour filtrer les appelants. Dans une seconde amusante et très cinématographique, le travail commence « tout de suite ». Gainsbourg est la plus enchanteresse lorsqu’elle transmet la satisfaction inhabituelle qu’Elisabeth éprouve à faire partie d’une unité de travail. Elle semble encore se languir de sa chance des semaines plus tard, à tel point qu’elle n’a même pas réalisé que sa période d’essai est terminée. Même une erreur involontaire qui lui attire un éclair de colère de Vanda et l’erreur mineure d’une relation sexuelle désordonnée avec un collègue (Laurent Poitrenaux) ne la font pas reculer longtemps, malgré ses insécurités et sa déception persistantes.

Souris à la vie et la vie te sourira

Comme Elisabeth, Talulah, 18 ans, nous parle au présent, faisant allusion à sa vie de vagabonde et au triste scénario familial qu’elle a fui. Mais lorsqu’elle est invitée à entrer dans le studio en tant que visiteuse, elle se tait à l’antenne. Elisabeth l’aperçoit sur un banc à l’extérieur après l’émission, et lorsqu’elle apprend que la jeune fille vit entre des logements bon marché et des squats, elle l’invite à rester quelques jours dans un studio aménagé à l’étage que son mari a conservé comme placard. Pendant ce temps, la professeure de Matthias s’agace de son manque de concentration, bien qu’il montre des capacités en écriture littéraire. Il est sensible mais sans direction, ce qui l’attire vers Talulah comme un papillon vers une flamme. Cette partie sentimentale consacrée à la jeunesse est un peu plus terre à terre, tout comme le comportement de Talulah face à la drogue qui l’amène à sortir de la sphère familiale. Mais les performances sont d’une pureté sans faille et il y a une générosité d’esprit touchante dans la façon dont Hers observe ses personnages, privilégiant invariablement leurs qualités, comme la gentillesse et la sensibilité, à leurs défauts.

Ces points forts aident à surmonter la légère surutilisation des interludes vidéo, dont les changements discontinus du ratio semblent généralement aléatoires et simplistes. Mais la combinaison de ces éléments avec les tons sourds et les bords délicats de la photographie de Sébastien Buchmann contribue néanmoins à évoquer une forte impression de Paris dans les années 80, tout comme la partition lourdement synthétisée d’Anton Sanko, mélangée à des extraits de Lloyd Cole and the Commotions, The Go-Betweens, John Cale et d’autres. Le principal plaisir du film réside néanmoins dans son talent à révéler la vie privée d’Elisabeth, tout en observant l’assurance grandissante de ses interactions avec le monde, non seulement en tant qu’épouse ou mère, mais aussi en tant que personne. Sa vulnérabilité demeure, mais on sent qu’elle est de plus en plus préparée à faire face aux coups de la vie. La sienne n’explique pas trop son passé ou son présent (nous ne voyons pas le mari disparu et n’apprenons pas grand-chose sur lui, on nous montre qu’elle a survécu à un cancer du sein, mais on ne fait que parler de la maladie, sans y faire directement allusion) mais l’interprétation lumineuse de Gainsbourg permet de dresser un portrait riche et multidimensionnel du personnage.

Et si ils n’existaient pas ?

Contrainte de prendre un second emploi pour des raisons financières, elle va trouver un travail à temps partiel dans une bibliothèque, ce qui révèle une fois de plus le bonheur qu’elle ressent à être une partie productive du monde, en plus de faire naître une curiosité amoureuse envers un lecteur fidèle, Hugo (Thibault Vinçon), qui est principalement un admirateur. Cette histoire d’amour ne sera pas traitée comme la réponse à ses problèmes ou à sa solitude, mais plutôt comme un nouvel aspect fascinant de sa vie qu’elle va découvrir par elle-même. Il y a des moments charmants dans ses rencontres avec son père (Didier Sandre), tendrement complice, dans sa première visite au nouveau logement de sa fille après que Judith ait emménagé dans une colocation avec d’autres étudiants de la faculté, et dans la présentation de ses vieux journaux à Matthias, qui est à ce moment-là un auteur en herbe. Une magnifique séquence dans laquelle Elisabeth fête son anniversaire en allant danser avec ses collègues de la radio (sur le tube Euro disco « I Wanna Discover You« , de She Male) est probablement la preuve visible et la plus concrète qu’elle assume pleinement sa nouvelle liberté.

Les Passagers de la nuit s’étend sur un certain nombre d’années de sa vie et de celle de sa famille, masquant des moments aussi bien vitaux que relativement insignifiants. C’est grâce au modèle d’observation contemplatif, mais en aucun cas importun, de Hers, qu’au bout des deux heures de film, nous les connaissons tous intimement.

Note : 4.5 sur 5.

Les Passagers de la nuit au cinéma le 4 mai 2022.

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