[cRITIQUE] Iris et les Hommes – Des désirs et des Ambiguïtés

Nous nous souvenons tous de ce moment mémorable, en septembre 2020, quelques semaines après la levée du premier confinement et avant l’avènement du second, lorsque Laure Calamy, sous la direction de Caroline Vignal – qui signait alors son tout premier long-métrage – nous a conviés, dans les salles obscures, à une traversée fascinante des Cévennes avec le fabuleux personnage d’Antoinette. Cette comédie cocasse nous a entraîné à travers les contrées rurales françaises, où une femme, déçue par son amant qui a préféré partir en vacances avec sa femme et sa fille, décide de s’offrir des congés bien mérités. Heureusement, Patrick, un âne au tempérament facétieux, sera là pour insuffler un vent de liberté à cet esprit enchaîné par ses propres désirs. Après le succès inattendu mais amplement mérité de ce film, il n’est guère surprenant de retrouver le tandem Calamy/Vignal sur nos écrans pour nous plonger dans les méandres des désirs, des amours et des amants avec Iris et les hommes.

Ici, Iris (incarnée par Laure Calamy) mène une vie enviable avec un mari formidable, deux filles exemplaires, et un cabinet dentaire florissant. Tout semble idyllique, mais une question demeure : quand a-t-elle goûté pour la dernière fois aux plaisirs de l’amour ? Il se pourrait bien que le moment soit venu pour elle de s’adonner à une liaison extraconjugale. Lorsqu’elle s’inscrit sur une banale application de rencontres, Iris ouvre une boîte de Pandore d’opportunités amoureuses. Les prétendants affluent comme une pluie torrentielle. Ce scénario s’accorde parfaitement avec le style de la réalisatrice, rappelant presque trop son œuvre précédente. Nous retrouvons ici tous les éléments qui ont contribué à son charme. Tout d’abord, la réalisatrice conserve son sens impeccable du timing comique, remplaçant le rire de Patrick dans Antoinette dans les Cévennes par les incessantes notifications de DeeLove, l’application de rencontres. Il est tout aussi amusant de décrypter les pensées et demandes d’Iris envers son mari (interprété par Vincent Elbaz) à travers les titres de ses livres lorsqu’ils partagent leur lit conjugal. Cette approche subtile, oscillant entre la finesse et la provocation, rappelle le style de Gregg Araki dans sa trilogie sur l’apocalypse adolescente, utilisant l’humour pour critiquer la politique américaine. Chez les deux cinéastes, l’humour est à la fois piquant et inventif.

Copyright JULIEN PANIE – CHAPKA FILMS – LA FILMERIE – FRANCE 3 CINEMA

D’autres moments plus décalés viennent pimenter les aventures d’Iris. On pense notamment à la scène de strip-tease avec l’un de ses premiers amants, où la chorégraphie clichée et les mimiques de Laurent Poitrenaux ajoutent une touche d’hilarité. La scène du taxi qui suit, où notre protagoniste découvre le morceau Validée de Booba grâce à un chauffeur qui chante avec assurance les couplets bien ajustés, est tout aussi mémorable.  Et comment ne pas mentionner la reprise de “It’s Raining Men” par Laure Calamy, dans une scène de comédie musicale faussement chantée en français, aux paroles aussi subtiles que celles d’Agathe Cléry ? Cette séquence surgit de manière inattendue, nous emporte dans son délire, et nous donne envie de la chanter à tue-tête. Chacune de ces séquences contribue à l’épanouissement des thèmes chers à Caroline Vignal.

Toutefois, une faille majeure se distingue dans l’ensemble de l’œuvre. Pour mieux comprendre, replaçons le contexte. Lorsque Iris ouvre son compte DeeLove, elle pénètre dans ce monde en apparence magique, celui des réseaux sociaux et des sites de rencontres. Rapidement, elle fait la rencontre d’un certain Alfonse, 42 ans, dont les messages deviennent rapidement oppressants. Après quelques heures de conversation, ils se retrouvent dans un bar. L’homme règle la note et révèle qu’il se prénomme Julien, le regard empreint de désir. Confuse et peu désireuse de poursuivre la conversation, Iris propose avec anxiété de se rendre chez lui pour assouvir leurs désirs. Cependant, Julien, marié et père de famille, ne peut accepter une telle situation dans son domicile familial. Dans un état de gêne croissante, Iris se lève pour partir, ne souhaitant apparemment plus revoir Julien. Au moment de se quitter, Julien l’embrasse de manière non réciproque, laissant Iris perturbée. C’est une agression. Or, dans la scène suivante, Caroline Vignal filme Iris en train de rire dans le métro, dégageant une impression de bonheur. Il est difficile de déterminer si cette juxtaposition est intentionnelle, mais l’idée qui émane en premier lieu est la normalisation de l’agression sexuelle. Cette maladresse devient encore plus problématique lorsque le sujet du consentement est abordé lors d’un dîner, suscité par la fille d’Iris, inspirée par un cours d’éducation civique sur le consentement et le pouvoir du “non”. Cependant, Iris contredit les enseignements du cours en prônant la notion du devoir du “oui”. L’écriture justifie cette position par l’éducation passée du personnage mais la scène du baiser volé complique notre interprétation de ses propos.

Copyright JULIEN PANIE – CHAPKA FILMS – LA FILMERIE – FRANCE 3 CINEMA

Malheureusement, Caroline Vignal complexifie davantage cette situation dans une scène du troisième acte. À ce moment-là, Iris, animée par un désir ardent de rétablir sa relation avec son mari, se retrouve face à un client inattendu dans sa salle d’attente. Pressée de quitter les lieux, elle prend l’initiative d’aller à la rencontre de ce dernier client pour lui demander de reprogrammer leur rendez-vous. Cependant, il s’avère être Alfonse/Julien, ce qui soulève des questions quant à sa persévérance à la suivre, à l’espionner, voire à la stalker pour la retrouver. C’est du harcèlement. Bien qu’Iris réagisse avec une certaine irritation, principalement due à son empressement plutôt qu’à la bizarrerie de la situation, il est néanmoins évident qu’elle ressent de la peur. Ils marchent ensemble sur quelques mètres, bien que ce soit Iris qui semble le fuir en réalité. Lorsqu’elle descend vers le métro, elle finit par lui avouer qu’elle éprouve un certain bonheur depuis que les yeux éperdus d’amour de Julien lui ont fait réaliser qu’elle pouvait attirer de nombreux prétendants à ses pieds. Elle conclut en lui souhaitant tout le bonheur du monde, affirmant qu’il est une personne formidable et qu’il trouvera quelqu’un de bien pour lui. En somme, elle exprime des vœux sincères de bonheur à un individu qui a manifesté un comportement agressif, harcelant et déplacé. Cela soulève des interrogations quant au message que Caroline Vignal souhaite transmettre dans cette scène, ce qui ajoute à la complexité de l’ensemble.

En toute honnêteté, il semble que cette trame soit le résultat d’une série d’événements et de dialogues qui peuvent être interprétés de manière diverse et contradictoire. Chaque spectateur est en mesure d’y trouver un message différent, et il est possible de justifier ces scènes et ces mots par divers points de vue. On peut envisager l’innocence d’Iris, l’apathie qu’elle peut susciter en nous, ainsi que l’ironie que la cinéaste semble vouloir capturer. Iris et les hommes se montre audacieux dans sa volonté de promouvoir la liberté individuelle, l’acceptation de son corps, de son couple, et surtout de ses désirs. Le dernier plan du film, mettant en scène deux téléphones recevant des notifications, illustre parfaitement cette idée, et s’avère être la conclusion idéale pour ce second long-métrage. Cependant, cette infime partie impliquant Alfonse/Julien est la seule qui prête à confusion. Elle introduit une ambiguïté qui vient entacher le film, un écueil qui aurait pu être évité sans cette incursion malheureuse.

Iris et les hommes de Caroline Vignal, 1h38, avec Laure Calamy, Vincent Elbaz, Suzanne de Baecque – Au cinéma le 3 janvier 2024.

3/10
Note de l'équipe
  • Louan Nivesse
    3/10 Simple comme nul
  • Kimly del Rosario
    2/10 "C'est nul !"
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