[CRITIQUE] The Bikeriders – L’amour du bitume

Cela faisait près de six ans depuis la sortie de son précédent film, Loving, que nous attendions une nouvelle œuvre de Jeff Nichols, assurément l’un des cinéastes américains les plus intéressants de ces vingt dernières années. Il revient cette fois avec The Bikeriders, adaptation du livre photo éponyme de Danny Lyon, relatant la vie d’un groupe de motards du Midwest. En raison de la forme de cet ouvrage, Nichols choisit de construire son récit de manière hybride, entre fiction et documentaire, à travers la présence de l’auteur (incarné par Mike Faist), qui passe du temps avec le groupe et interroge Kathy (Jodie Comer), la femme de Benny (Austin Butler), sur une dizaine d’années environ.

On suit donc cette histoire à travers le point de vue de Kathy, entre ses témoignages auprès de Danny Lyon et des flashbacks illustrant son vécu au sein du groupe des « Vandals ». Cet univers, avec ses règles, sa hiérarchie, etc., sera très familier pour quiconque a regardé la formidable série Sons of Anarchy de Kurt Sutter, mais ici le cinéaste restreint ces détails au minimum. À travers un tempo rappelant celui des Affranchis de Scorsese, Nichols utilise de nombreux effets de montage (comme des arrêts sur image) combinés à la voix-off de Kathy, intervenant avec parcimonie, et fait ainsi preuve d’une belle maîtrise pour nous introduire dans la vie de ce groupe de bikers. Un rythme narratif très fluide, qui ne perd jamais le spectateur entre les flashbacks et les entretiens menés par Danny Lyon, nous plonge au milieu des années 60 aux côtés de ces hommes, réunis autour d’une passion et d’une philosophie communes, qu’ils soient de purs marginaux, des amoureux de la mécanique, ou tentent de s’évader d’un quotidien banal. À la manière des Affranchis ou d’autres films de gangsters, le metteur en scène filme la violence durant la première heure de façon romantique, pour la rendre cool aux yeux du spectateur.

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Cependant, à mesure que le groupe se fragilise, la représentation de la violence devient nettement plus brutale et cruelle. Cela s’illustre, par exemple, via la première scène du film, dans laquelle Benny se bat avec deux motards d’un autre groupe dans un bar. Le rythme de la séquence suggère un ton assez amusant, et un arrêt sur image coupe la scène avant qu’il ne se prenne un coup de pelle, accentuant ainsi l’aspect comique de la bagarre jusqu’ici. Cependant, quand on revient à ce moment (qui était situé plus tard dans l’histoire), on voit l’entièreté de l’affrontement, prenant une tournure beaucoup plus violente et gratuite. Cette bascule s’opère lentement et cristallise différentes choses. Tout d’abord, le glissement d’une période idéalisée, où ces motards vivent librement, s’autorisent à rêver et à étendre leur groupe en ouvrant différents chapitres (le nom attribué aux autres factions) pour accueillir de nouveaux membres partageant la même passion, vers une ère plus violente et criminelle (fin des années 60, début des années 70). Ce qui était au départ un club de motards finit par devenir un gang de voyous prêts à tout pour l’argent. Enfin, ce changement s’opère aussi à travers les yeux de Kathy, dont on suit principalement le point de vue depuis le départ. Elle perd foi dans cette vie et dans son couple avec Benny, lui aussi en proie au doute, ne se reconnaissant plus dans la direction du club.

Une descente aux enfers insidieuse, sèche, comme une brusque sortie de route. L’espoir de cet idéal s’éteint, ne laissant plus que le choix d’une autre vie, depuis laquelle on regarde parfois dans le rétroviseur avec nostalgie. Jeff Nichols retrouve le grand écran de façon tout à fait remarquable, encapsulant la fin d’une époque à travers un groupe de motards dont la passion se retrouve gangrenée par la violence et l’appât du gain. Un film au ton assez différent de ses précédents, mais porté par un casting formidable, en particulier Jodie Comer et Austin Butler, ainsi que Tom Hardy, qui trouve ici son meilleur rôle depuis longtemps.

The Bikeriders de Jeff Nichols, 1h56, avec Jodie Comer, Austin Butler, Tom Hardy – Au cinéma le 19 juin 2024

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