[CRITIQUE] L’Événement – Un enfant avec des problèmes d’adultes

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Grand gagnant du Lion D’or à la Mostra de Venise 2021, le deuxième long métrage de la réalisatrice Audrey Diwan, L’Événement, est un drame bouleversant sur l’avortement qui réussit à vous faire ressentir tout, et je dis bien tout, ce que sa protagoniste ressent. Magnifiquement écrit, réalisé, filmé et interprété, il nous rappelle que le cinéma peut être un moyen d’empathie très puissant. Véritablement secoué. Basé sur le roman autobiographique éponyme d’Annie Ernaux, L’Événement raconte l’histoire d’Anne (Anamaria Vartolomei), une étudiante en littérature de la campagne française qui a de grandes ambitions et une volonté farouche de les réaliser. Elle semble bien partie lorsqu’elle découvre qu’elle est enceinte. Ce qui est en soi un énorme bouleversement est rendu encore plus désastreux par le fait que nous sommes en France à la fin des années 1950, lorsque l’avortement est encore un délit criminel (en métropole) pour toutes les personnes concernées. En l’absence d’options légales, Anne doit faire des efforts extrêmes pour mettre fin à cette grossesse.

Un air de Monica Bellucci dans Irréversible.

Adapté avec une grande lucidité et une grande fluidité, le scénario est parfaitement structuré pour vous informer sur Anne en tant que personne, sur la société et l’atmosphère culturelle dans lesquelles elle vit, sur ce que signifie une grossesse non désirée pour les femmes de cette époque et sur les mesures de plus en plus désespérées qu’elle prend pour arrêter quelque chose avant qu’il ne soit trop tard. Le ton de l’écriture est sobre, non sentimental, visant uniquement à recréer le voyage le plus personnel qui soit. Et il le fait à merveille. Sans blâme ni accusation, il vous permet de voir la situation du point de vue d’Anne, de voir comment le fait de devenir mère maintenant mettrait essentiellement fin à ses chances de mener la vie de son choix, et combien de fois un homme lui dirait d’accepter cela. En décrivant la réaction des amis, des enseignants et des médecins lorsqu’Anne essaie, par des moyens détournés, de parler de l’avortement, on se rend compte à quel point le sujet est tabou et à quel point Anne est complètement et totalement seule dans son désespoir. À un moment donné, un professeur, joué par l’excellent Pio Marmaï, qui a peut-être compris ce qui est arrivé à Anne, lui demande par euphémisme si elle a été « malade ». Ce à quoi elle répond : « Oui, c’est une maladie qui ne frappe que les femmes et les transforme en femmes au foyer ». C’est un échange simple, mais qui expose une grande partie de l’injustice et de l’hypocrisie entourant une question qui est malheureusement toujours d’actualité.

Heureusement que Diwan (contrairement à Claude Lelouch) est là pour nous rappeler que Sandrine Bonnaire est une bonne actrice.

La mise en scène concentrée et naturaliste de Diwan est tout aussi impressionnante. Avec un ratio d’image plus confiné, de nombreux gros plans et des travelling épaule qui suivent les moindres mouvements de la protagoniste, elle crée un point de vue à la première personne incroyablement intime et impliqué. Alors qu’Anne recourt à des méthodes d’avortement de plus en plus dangereuses, vous êtes là avec elle. Vous ressentez sa peur, sa douleur et, surtout, sa détermination inébranlable. Lorsque le récit atteint sa fin déchirante, Diwan s’assure d’inclure tous les affreux détails qui pourraient aliéner les spectateurs. Certains plans seront controversés, mais à mon avis, ils sont justifiés à 100%, car je crois que tant que nous ne serons pas totalement honnêtes lorsque nous parlerons de l’avortement, il n’y aura aucune chance d’avoir une véritable conversation. L’approche stylistique du film me rappelle le premier film du réalisateur belge Lukas Dhont, Girl. Il y a une authenticité et une immédiateté frappantes dans chaque image que vous voyez, qui vous transporte dans tous les endroits où la protagoniste se rend, à la fois physiquement et mentalement. Grâce aux mains habiles du directeur photo Laurent Tangy, le film est également superbe, avec une lueur laiteuse et translucide qui accentue la texture d’un autre temps. Vartolomei est merveilleuse dans le rôle d’Anne. Elle incarne quelqu’un d’intelligent, de déterminé mais pas insensible ni amer, et atteint toutes les notes justes.

Les films sur l’avortement nous provoquent et nous captivent depuis longtemps (comme l’excellent 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu la Palme d’or en 2007), car le sujet touche à des questions fondamentales de valeur et de morale qui sont parmi les plus difficiles à répondre. L’Événement ne peut pas y répondre non plus, et ne tente pas de réinventer le genre de quelque manière que ce soit, mais il raconte l’histoire d’une personne avec une telle perspicacité, une telle dignité et une telle maîtrise technique que l’on en ressort dévasté mais reconnaissant. Reconnaissant pour ces images qui nous rappellent notre capacité la plus précieuse de compassion, de pitié.

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Note : 4 sur 5.

L’Événement au cinéma le 24 novembre 2021.

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