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[CRITIQUE] How To Save a Dead Friend – Espoirs d’amour

How To Save A Dead Friend est un documentaire réalisé par Marusya Syroechkovskaya à partir de nombreuses archives sur sa propre existence. Remarqué au Festival de Cannes en 2022 où il a reçu la certification ACID permettant d’aider à la diffusion de certains films indépendants, qui ne pourraient exister sans cette aide, le film était également présent au FIFAM 2022. À cette occasion, ce dernier est reparti avec le Grand Prix de cette quarante-deuxième édition. Nous vous proposons aujourd’hui un retour sur une œuvre bouleversante et mémorable, l’hymne à la vie de toute une génération.

« Tu seras seule à mes funérailles » – Kimi

Cette histoire s’ouvre en 2016, dans un cimetière enneigé. Au milieu des sépultures gelées quelques proches sont réunis pour un enterrement en toute intimité. Cette cérémonie est celle de Kimi, celui qui fut pendant près de dix ans le meilleur ami puis le mari de Marusya. En hommage à l’amour d’une vie, cette dernière décide de reprendre toutes ses archives vidéo pour construire le portrait du jeune homme. De sa rencontre sur un forum grunge en 2005 à son suicide en 2016, How To Save a Dead Friend trace les contours d’une vie, pleine de complexité, de difficultés mais également d’amour et d’espoir. Un flashback fulgurant ou pendant dix ans nous suivons la vie de ces deux compagnons dans une Russie pendant qu’un certain Vladimir Poutine affirme son pouvoir autocratique. Toute la tragédie se trouve dans cette scène d’ouverture et dans ce titre, tristement annonciateur. Kimi est déjà mort, nous ne pouvons le sauver, et nous assistons impuissant à son déclin. La sensation de voyeurisme n’a jamais été aussi forte qu’ici, lorsqu’on assiste à la vie de ce jeune russe. Ses addictions aux drogues, sa dépendance aux médicaments, ses tentatives de suicides, sa dépression grandissante ou encore ses nombreuses mises en danger de sa propre vie : rien ne nous est épargné. Et pourtant sans jamais une once de jugement ou de critique, toujours avec beaucoup de dignité et de tendresse. On souhaite tout comme Marusya pouvoir changer la fin, avoir le pouvoir d’un scénariste et écrire une happy end, mais sous Poutine ces fins heureuses n’existent pas.

Fantôme numérique

« S’il y a une vie après la mort, elle est numérique, éternelle, sous forme de pixels » – Marusya

Toute l’œuvre n’est qu’une ultime tentative de la jeune cinéaste Marusya Syroechkovskaya pour maintenir en vie son grand amour, comme un « fantôme numérique ». Dans ces mêmes scènes rejouées en boucle elle perfectionne ici un aspect du cinéma, cet art vivant, que l’on a tendance à oublier : l’immortalité. Avec ces images pixélisées, mélange de documentaire et d’art vidéo, la réalisatrice arrive à contenir toute l’essence d’une vie. « Près de toi je suis immortel » lui dit Kimi dans son message d’adieu et c’est le cas grâce à How To Save a Dead Friend : il transcende la mortalité pour devenir quelque chose d’autre, comme un souvenir complexe. Le documentaire arrive à capter qui il était réellement, ses passions secrètes, ses envies mais également ces petits instants qui font que la vie vaut la peine d’être vécue. Bien évidemment que Kimi s’autodétruit, mais la très grande force du film ce sont justement ces moments ou au milieu de la tristesse ou de la colère, surgissent alors l’amour et l’espoir. À chaque fois séquence le drame menace de réapparaitre, que ce soit par le suicide, par la dépression ou encore par la répression d’un État russe omniprésent. Et malgré ce danger, il persiste constamment des souvenirs de tendresse et de beauté entre ce couple. Deux amoureux qui, malgré eux, deviennent le reflet d’une jeunesse russe perdue et meurtrie.

Born Slippy

« La Russie est pour les tristes, ou au moins les réalistes » – Marusya

En arrière-plan de cet amour naissant, on assiste à tout une Russie qui change et qui évolue. Vladimir Poutine prend de plus en plus le pouvoir et les manifestations violentes s’affichent régulièrement sous la caméra de Marusya ou sous les yeux d’un Kimi enragé. Cette colère grandissante dans le cœur d’une jeunesse russe enchainée explose sans cesse à l’écran, et tous les moyens sont bons pour s’échapper de cette « fédération de la dépression » comme l’appelle si justement la cinéaste. Pour elle, l’échappatoire va être ces vidéos, proche du cinéma expérimental, où elle va pouvoir s’exprimer autant qu’elle le souhaite, même si aujourd’hui l’autocratisme s’est tant renforcé qu’elle a dû fuir le pays. Malheureusement pour Kimi, comme pour tant d’autres jeunes russes, les seules issues vont être la contestation et les drogues. La grande force de ce documentaire, outre sa réflexion sur le pouvoir des images, c’est également cette documentation très précise d’une jeunesse désespérée dans un pays « où les années s’évaporent comme une espèce de Bad trip ». Un quotidien si anxieux que le suicide est constamment présent durant le film, certaines images peuvent d’ailleurs mettre particulièrement mal à l’aise, et nous ne le conseillons pas à tous les regards.

Souvenirs pixélisés

« J’avais 16 ans et j’étais certaine de vivre la dernière année de ma vie » – Marusya

Si la caméra commence par filmer le quotidien de cette adolescente, c’est tout d’abord pour documenter le quotidien de celle qui croit vivre ses dernières semaines. Alors que tous ses amis se suicident les uns après les autres, elle pense également à en finir avec la vie. Puis tout change lorsqu’elle rencontre quelqu’un qui partage ses angoisses, ses doutes mais aussi sa passion pour le rock. Ce qui est beau dans ce portrait intimiste de ces deux amis, puis amoureux, c’est bien la douceur avec laquelle ils vont peu à peu rendre leur quotidien plus bienveillant. Les larmes vont laisser place aux rires, l’anxiété constante va disparaitre au profit d’un bonheur et d’une euphorie diffuse. La création de leur petite famille, oasis de bien-être au cœur de cette Russie glaciale, va se faire par petites touches émouvantes. Dans ces moments, qui peuvent sembler sans importance, c’est toute la puissance du cinéma qui déborde sur le réel. Malgré un quotidien morose et déprimant, l’amour trouve toujours un chemin. Et avec lui des milliers de souvenirs, ceux qui comptent plus que tout.

Chroniques d’une tendresse perdue

« Je pense que nous avons de belles années devant nous » – Kimi

C’est quoi le cinéma selon Marusya Syroechkovskaya ? How To Save a Dead Friend commence comme le manifeste d’une génération en quête de liberté pour devenir un récit intime et radicalement tragique. Un mélange d’archives personnelles à des expériences cinématographiques donne ce résultat détonnant, dans lequel résonne toute la rage et l’amour que ressent la jeune réalisatrice. Alors que chaque jour pourrait être le dernier pour cette relation fragile, elle continue pourtant de filmer et persiste à penser que le cinéma peut la sauver. C’est bien le cinéma, et la plus belle voix-off de l’histoire, qui la sauve de cette Russie dévorante. En transformant ses souvenirs anarchiques et tragiques en une histoire douce et pleine de mélancolie, Marusya Syroechkovskaya donne une nouvelle définition au cinéma. Il devient une nécessité, une obligation pour sauver ce qu’il reste à sauver. How To Save a Dead Friend devient une leçon malgré les temps difficiles. Prenez soin de vos proches et gardez toujours espoir. Mais surtout continuez à aimer, encore et avec tout votre cœur.

How To Save a Dead Friend sur ARTE depuis le 21 novembre 2022

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