[CRITIQUE] Freaks Out – Dépassement héroïque

Alors que la guerre fait rage en Italie sous la domination de l’Allemagne nazie, quatre phénomènes de foire recherchent un nouveau cirque où ils pourraient exercer. C’est sans compter le pianiste Franz, partisan nazi aux six doigts disposant du pouvoir de clairvoyance. Son projet : rassembler les quatre individus, pour que l’Allemagne puisse ressortir victorieuse du conflit. Freaks Out est une petite surprise dans le paysage du film de super-héros, qui convoque le cinéma de Guillermo del Toro et le film de monstre.

Ce n’était pas chose évidente de concilier de telle influences, surtout lorsque le budget est réduit aux 12 millions de dollars. Preuve est, que les X-Men italiens ont de belles choses à revendre en la matière, lorsqu’il s’agit de détourner les codes usés du genre, minimisant le spectaculaire et privilégiant l’intimiste. Mainetti a bien compris qu’il fallait apporter consistance à ses personnages, freaks condamnés à l’exploitation du cirque. En une séquence d’introduction, est illustrée la parfaite représentation au public où font performance les 4 freaks, et les coulisses où ceux-ci sont véritablement opprimés. Il s’agit aussi de déstabiliser par les époques, puisque le film se déroule pendant la Seconde Guerre Mondiale alors que le nazisme a pris le pouvoir, sans en oublier quelques anachronismes. Si l’humour du film saura rappeler celui du dernier The Suicide Squad (2021), il est ici au service d’une certaine poésie. Parce que le sujet principal du film reste bien évidemment, la marginalité. Le pouvoir super-héroïque est entrepris comme une malédiction qui sait condamner les plus différents, y compris chez les Allemands, à la mort. Parabole juste des juifs, ces quatre personnages sont irrémédiablement attachants au fur et à mesure que l’on comprenne leur combat. Le réalisateur n’hésitant pas à laisser ses personnages respirer dans le cadre, il a su prendre soin de développer ses personnages. Quelques scènes où ils discutent en marchant, en tant que prisonniers, suffisent parfois à saisir leur passé.

Seuls au monde

C’est aussi la force de cette production, puisqu’elle a tout du petit voyage dans les contrées d’Italie.
Accompagnées par la sublime bande originale de Michele Braga et Gabriele Mainetti, les scènes tant spectaculaires, que dramatiques et démonstratives dynamisent la trajectoire des personnages. On pourrait sans doute reprocher un découpage parfois trop appuyé, notamment lorsque l’action survient (fusillade, climax), mais là n’est pas tellement l’important. Comme dit précédemment, le récit gagne en force principalement par ses personnages. Le récit lui, est quelque peu classique même s’il est particulièrement réussi comme introduction à un univers. A contrario de la fainéantise d’écriture de certaines marvelleries (Captain America : First Avenger, 2011), Freaks Out déploie son thème humaniste en lien direct avec l’époque que le cinéaste retranscrit en isolant chaque personnage de la condition des autres. Subissant des châtiments différents, adaptés aux pouvoirs respectifs de chacun, les freaks prennent conscience de leurs pouvoirs. Pour faire meilleure résistance, aux côtés d’un chef de guerre absolument hilarant (Max Mazotta), souhaitant détruire du nazi tous les bons matins après le lever du soleil.

Sous l’oppression, la différence qui peine à se faire remarquer

L’antagoniste « freak » est lui-même sujet aux railleries du parti auquel il est soumis, alors qu’il essaye de rallier les autres monstres pour trouver l’arme de destruction massive. Soit un beau contrepied pour éviter le manichéisme total du récit super-héroïque, surtout étant donné le sort qu’il adviendra du personnage, davantage lié à sa condition plutôt qu’au conflit l’opposant aux freaks. L’alliage du récit fantastique à l’historique convoque autant de références sans jamais les répéter. La direction artistique rappelant Nightmare Alley (2022) pour les scènes d’intérieur, elle sait appuyer le mystère et le danger des expérimentations et complots nazis, le cadre laissant une certaine liberté aux personnages lorsqu’ils sont en extérieur. Puisqu’en effet, le symbolisme super-héroïque contraste avec la réalité historique telle que représentée par le groupe des résistants, mais encore certaines scènes de bataille où s’affrontent principalement des hommes et non des super-pouvoirs opposés.

2h20 de spectacle de cinéma qui n’ont pas à regretter l’appellation sur l’affiche, qui a tout de l’orgie cinématographique espérée. Balançant plusieurs genres, le film tient sur la durée par une belle mise en scène, un rythme savamment pensé et une galerie de personnages attachants. Le personnage principal restant celui de la jeune Matilde, il est assez intéressant de constater l’émergence de ces pouvoirs retardée en comparaison des autres. Tourmentée par l’absence de son père spirituel, elle est le reflet d’une conscience collective que l’on souhaite exterminer. Son pouvoir d’énergie, nécessitant le contrôle des émotions, est d’autant plus difficile à manier qu’il renvoie à l’auto-défense contre un traumatisme. La jeune fille parviendra à le maîtriser lorsqu’elle fait table rase du passé, pour se consacrer au présent. Pour détruire l’inhumain, et sauver les siens.

Poétique, le film l’est à bien des égards tout en gardant des scènes d’action très prenantes. Mais s’il fallait bien retenir quelque chose de Freaks Out, c’est cette envie de cinéma que déroule Mainetti sur la durée entière du long-métrage. Le spectacle est généreux, se transformant vers la fin en un film de guerre, réussissant pratiquement toutes les cases de comic book introductif. Les décors splendides participent grandement à l’atmosphère du film, que prend soin de filmer Mainetti en laissant des silences dénotant la solidarité singulière de son quatuor. Un très beau moment de cinéma, à savourer en salles.

Note : 4 sur 5.

Freaks Out au cinéma le 30 mars 2022.

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