[CRITIQUE] Ferrari – Adam Pilote au pays du vroom vroom

Lorsqu’il avait été invité au Max Linder il y a quelques années, Michael Mann nous avait confié qu’il était bien plus compliqué aujourd’hui de réaliser un film, du moins de le produire et le financer. Son dernier film était Blackhat, Hacker en français, il y a 9 ans de cela, potentiellement son dernier film vu l’âge du monsieur. Heureusement il n’en est rien, puisque Michael Mann revient cette année avec son nouveau projet, Ferrari, adaptation du livre Enzo Ferrari – The Man and the Machine, de Brock Yates, sur la vie de Enzo Ferrari, le créateur de l’illustre entreprise.

C’est un film que le réalisateur voulait faire depuis de nombreuses années, initialement avec un Ferrari incarné par Hugh Jackman. Le casting sera remanié avec l’arrivée d’Adam Driver dans le rôle du monsieur qui est décidemment accro aux projets de longues dates de grands réalisateurs (Megalopolis de Francis Ford Coppola ou bien le Don Quixotte de Gilliam). Il sera accompagné de Penélope Cruz, Shailene Woodley, Patrick Dempsey ou encore de Sarah Gadon.

Ferrari ne sera pas un biopic sur la vie entière du constructeur (Mann qualifie d’ailleurs le film de mélodrame plutôt que de biopic), mais va se focaliser sur l’année 1957 (avec quelques flashbacks), une année charnière pour l’homme et l’entreprise au bord de la banqueroute et qui va miser son avenir sur la mythique course Mille Miglia, tout comme son concurrent, Maserati pour sortir la tête de l’eau.

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Un sommet du film sur le monde automobile

Cassons le suspens de suite, Ferrari est l’un des plus grands films fait ces dernières années et peut-être déjà le meilleur de 2024. Cette critique va être dithyrambique, tant le film fait preuve d’une parfaite maîtrise de la 1ère à la 130ème minute. Le premier point à aborder, le plus évident et le plus important quant à un film sur Ferrari c’est l’approche qui est faite du monde automobile. Mann va y distinguer deux parties, qui ne cohabitent pas forcément au sein de Enzo Ferrari, la partie sur la course elle-même et une partie sur l’entreprise derrière. Pour représenter ces deux aspects, Mann s’entoure de seconds rôles qui n’ont peut-être pas énormément de temps à l’écran, mais qui s’inscrivent parfaitement dans la diégèse du film. Dempsey, Jack O’Connell ou Gabriel Leone jouent les pilotes de l’entreprise, tout trois aux parcours sensiblement différents, mais surtout très éloignés du personnage de Driver. Le film de Mann dresse donc plusieurs portraits, tous assez bien traités. Le réalisateur se focalise sur Enzo Ferrari et donc sur l’entreprise et ses tensions, cependant, il n’oublie pas de mettre à l’honneur la course automobile.

Cette dernière, Mann va la mettre en scène avec brio. Jamais il ne va se trouver dans la répétition. Il varie les angles de caméra et les procédés pour nous faire voir tout ce que les pilotes ressentent à bord de leur voiture, mais aussi l’appréciation des acteurs extérieurs. Si les scènes de course sont aussi réussies c’est en grande partie grâce au travail sur le son qui y est impeccable. On avait vu passer l’information comme quoi quelques temps avant Venise, Mann travaillait encore à perfectionner la dimension sonore de son métrage. Il faut dire qu’il est impressionnant de voir et d’entendre ces moteurs vrombir, mais aussi les envolés d’octave de Driver et Cruz. Il est par ailleurs très frappant de voir la facilité avec laquelle Mann expose les divers enjeux de son film, rejoignant ce que je disais sur la faible présence des personnages secondaires, dont on comprend pourtant beaucoup de leur substance.

Si chaque acteur apporte quelque chose au film, c’est bien évidemment Adam Driver qui est au centre du récit. Il incarne parfaitement l’homme d’affaires, gardant une posture digne et imposante du haut de son mètre 89 et arborant parfaitement ses costumes pour redonner vie à l’une des figures majeures de l’automobile. Si Mann nous a habitué à un cinéma masculin, Ferrari présente pourtant les personnages féminins les plus développés de sa filmographie. L’histoire oblige, Laura, incarnée par Penélope Cruz, prend de la place dans la vie d’Enzo. Mais là où dans Le Solitaire ou Heat, les personnages féminins n’étaient qu’observatrice, elles sont bien plus actives dans Ferrari. Si le film de Mann garde tout de même un prisme hautement masculin, jamais des personnages féminins n’auront été aussi importants dans sa filmographie que Laura Ferrari et Lina Lardi.

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Derrière l’aspect sportif, un grand mélodrame

Comme dit précédemment, Ferrari se veut être un mélodrame avant d’être un biopic. Cela se ressent dans la structure et dans le déroulé du scénario. Le film se différencie de beaucoup d’œuvres sur le monde automobile par son point de vue. Nous ne suivons pas les pilotes, quand bien même beaucoup de plans leur sont consacrés, mais bien l’entreprise Ferrari et ses fondateurs. Les enjeux sont forts, car derrière la pression de gagner la Mille Miglia, se dresse en fond, le portrait d’une famille déchirée. Plusieurs drames ont touché la famille Ferrari et si Enzo se dresse encore avec prestance devant les caméras, ses proches, plus loin des projecteurs sont brisés. Les personnages de Cruz et Woodley sont usés. Usées par les évènements qu’elles ont traversés, et usées par la pression médiatique subit par le clan Ferrari. Si elle n’est pas l’élément principal du récit, la critique du journalisme, de la pression médiatique et de son intrusion dans la vie privée de nos protagonistes est présente et peut parfois être un moteur de leurs actions.

Au milieu des caméras et des photographes, Il Commendatore se doit de ne pas plier face à la pression. Il faut dire que Mann ne raconte pas la vie de n’importe quel personnage. Peut-être n’avons-nous pas cette impression en France, mais Enzo Ferrari est une personnalité à part en Italie, puisque fondateur de l’une des marques de voitures les plus prestigieuses du monde et la plus ancienne à être encore représentée dans le milieu de la course automobile, déjà présente en Formule 1 depuis la création des championnats du monde en 1950. Ferrari est plus qu’une marque en Italie, est pour certains une véritable religion, qui n’a pas son pareil en France. Traiter de Ferrari, c’est aussi traiter de cette figure mythique et de cette entreprise créée de toute pièce par Enzo et Laura Ferrari.

Le mélodrame prend donc tout son sens, dès lors que l’on se rend compte que Mann traite d’une des figures majeures de l’Italie se trouvant au bord de la chute. Ferrari et tous ses proches, sont des gens rongés par la mort. La mort à laquelle ils ont pu faire face, la mort potentielle de leur entreprise, mais aussi, bien évidemment, celle qui habite chaque pilote. Si la malheureuse mort de Jules Bianchi a été une telle sensation en 2014, c’est qu’aujourd’hui, l’accident mortelle en sport automobile ne fait plus parti des normes. Mais du temps de Ferrari, la mort faisait partie du quotidien des pilotes.

La présence constante de cette fatalité pouvant frapper les personnages à chaque instant, fait parfois lorgner le film du côté du thriller, si cher à Mann. Quand une grande partie de l’action de Collatéral se déroulait dans un taxi et que certaines grandes scènes de sa filmographie sont des traques en voiture, comme dans Heat et Le Solitaire, Mann laisse ici aussi, une grande place à l’automobile dans la tension de son récit, sans oublier le drame familial central.

Nous avons attendu neuf ans pour que l’un des maîtres du cinéma puisse faire son retour. Neuf ans qui n’ont pas été vains, puisque Mann effectue un réel tour de force à travers son Ferrari, jonglant parfaitement entre plusieurs sujets. Le réalisateur effectue un travail passionnant dans la construction de son récit, passant du film sur l’automobile empli de tension à un drame déchirant et passionnant. Avec son Ferrari, l’octogénaire Michael Mann nous rappelle pourquoi il fut l’un des réalisateurs les plus importants de son temps, en nous livrant l’un des meilleurs biopics de ce début de siècle et offrant peut-être à Adam Driver son meilleur rôle.

Croisons les doigts pour que Heat 2 ne mette pas autant de temps à venir.

Ferrari de Michael Mann, 2h10, avec Adam Driver, Penélope Cruz, Shailene Woodley – Sortie en 2024 sur Prime

9/10
Note de l'équipe
  • Alexeï Paire
    10/10 This Is Cinema
  • JACK
    8/10 Magnifique
    Le résultat, brillant à bien des points de vue, ajoute au génie du cinéaste à la barre : à quatre-vingts ans, Michael Mann épate. Son biopic sur le célèbre industriel italien, traversé par la mort et des scènes de course immersives, prouve qu'il est encore le patron du cinéma américain.
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