[RETOUR SUR..] Good Time – L’allégorie de l’oppression

Troisième long-métrage de Joshua et Ben Safdie, Good Time marque pourtant un premier jet dans un genre tout droit sorti des frères réalisateurs. Nous retrouvons à la tête de ce thriller un Robert Pattinson qui revêt un rôle singulier et qui lui sied à merveille, mais aussi un des deux réalisateurs, Ben Safdie, qui ensemble jouent des frères. Ce qui dans ce cas n’est pas un hasard. Allant à la rencontre des salles de cinéma en 2017, ce film n’est pas passé inaperçu et à concouru à la compétition officielle du festival de Cannes par exemple. Il faut admettre que ce film est habité par un sentiment dominateur et rend son expérience inédite et qui ne laisse pas de marbre. Cela partant d’une histoire au postulat simple, où l’on suit les pérégrinations haletantes de ces deux frères après l’échec d’un braquage. Mais c’est avec surtout le personnage de Connie Nikas joué par Robert Pattinson, que notre regard se dresse dans un cadre new-yorkais de nuit à l’allure agitée et oppressante. L’emploi de ce dernier terme aura une place importante aussi bien dans la structure du film que dans ce papier.

© Temperclayfilm

En effet, ce terme de l’oppression est l’âme même du film qui se construit tout autour avec sa mise en scène qui en est la pièce maitresse. Durant les 20 premières minutes du film, celui-ci suit un schéma exemplaire pour la totalité de Good Time. Il s’agit de tirer de la mise en scène des éléments qui viennent indubitablement créer une atmosphère étouffante qui vient accompagner le récit auquel le personnage principal est confronté. Pour revenir à ces 20 premières minutes, nous faisons face précisément à des éléments de mise en scène tels que des gros plans pour exprimer ce climat suffocant, une lumière qui joue avec des couleurs vives, un mixage son perturbé qui intervertit entre les dialogues et les musiques, une bande originale qui joue parfois de sa musicalité excentrique parfois de son silence, et bien évidemment la mise en place d’un rythmé frénétique inscrit dans un montage rapide. Tout ce schéma maintenant exposé, fait que le film a pour but de nous abreuver d’une atmosphère anxiogène, et il réussit haut la main dans cet objectif. Également, Good Time accorde une place conséquente à sa bande originale qui vient structurer l’acheminement du récit. Toujours en se basant sur ses 20 premières minutes, hormis la première scène, le film ne cesse d’accompagner son image par la composition musicale d’Oneohtrix Point Never. L’on pourrait dire que ce dernier est le troisième réalisateur du film tant la place de son travail musical tient un rôle crucial. Au-delà d’une réalisation mettant toute sa mise en scène sur l’angle de l’oppression et du récit proposant des situations conflictuelles et éprouvantes, la bande originale, elle, permet d’exprimer toute cette exubérance et de sceller le spectateur dans une expérience asphyxiante. Néanmoins, le film sait tirer avantage de son impact musical en s’amusant de son absence. Il y a un enfin un premier moment de silence au bout des 20 minutes, pouvant alors croire à un moment de répit mais Good Time a un titre bien sarcastique. L’oppression, à l’aura omniprésente, s’exprime à travers d’autres mécanismes tout aussi efficaces. Comme évoqué précédemment, le film entretient toujours son climat anxiogène palpable en établissant continuellement une confrontation avec le personnage de Robert Pattinson face à des situations conflictuelles, et même impossibles. Le film présente une succession d’événements rendant au fur et à mesure le chemin de ce personnage de plus en plus tendu. De plus, l’intrigue de Connie s’effectue la plupart du temps dans l’agitation avec des échanges rapides et expédiés, les interactions entre les personnages sont froides et distantes, rarement empathiques. Voilà comment Good Time fait de l’oppression son moteur sur tout les aspects, les frères Safdie usent du pouvoir de mise en scène nullement négligé sous aucune de ses formes, et sont aussi conteurs d’une histoire.

En mettant de côté toute cette construction autour de l’oppression, Joshua et Ben Safdie ont aussi la volonté de l’exprimer différemment à travers un récit et cela s’effectue de manière implicite où un sous-texte est consacré au frère de Connie, Nick, joué par Ben Safdie. Le film s’ouvre sur son personnage qui suit un entretien avec un psychologue, l’on découvre très vite qu’il a des capacités mentales limitées. Cette première scène est un appel à notre empathie car on s’aperçoit qu’il y a un désir réel d’aider Nick. Mais les choses basculent très vite par l’irruption de Connie dans le bureau qui est opposé au suivi psychologique de son frère, préférant mettre en confiance Nick par lui-même. D’un seul coup, un autre film s’ouvre à nous et suivons désormais le point de vue du personnage de Robert Pattinson. Si son chemin tortueux pendant la très grande majeure partie du film est le corps du film, le point de vue de Nick en est le coeur. En se focalisant directement vers la fin du film, le sous-texte des frères Safdie prend forme. Ayant suivi toute l’aventure de Connie dans New-York, celui-ci est arrêté par la police et de fait, le récit des frères est clos et chacun à sa manière. Pour Connie, il paye les conséquences de ses actes mais cela veut surtout dire que pour Nick qu’il n’est plus sous la très mauvaise influence de son frère. Il peut enfin évoluer tel qu’il est et se développer à sa façon, c’est ce qu’on le voit lors de la dernière scène du film qui répond en outre à la première. Finalement les deux frères se retrouvent là où ils sont censés être. Ce que Good Time laisse suggérer, c’est que cette tension et ce climat suffocant représentés frontalement par la course contre la montre new-yorkaise de Connie est que ce dernier incarne en réalité l’oppression que subit Nick par la mauvaise fréquentation de son frère. C’est par ce sous-texte et l’allégorie qui en résulte, que les frères Safdie expriment également le sentiment dominant de Good Time.

Indéniablement, le film arrive à créer un genre bien personnel pour les frères réalisateurs qui se focalisent sur ce thème. En maltraitant ses personnages, en rendant un climat hostile et anxiogène, en accompagnant l’image d’une composition musicale expérimentale d’Oneohtrix Point Never, Good Time est effectivement un premier jet pour les frères Safdie à consacrer leur art avec leur genre oppressif. Sur cette lancée, il est impossible de ne pas évoquer Uncut Gems, le prochain film qu’ils ont réalisé, qui explore encore davantage tout ce qui a été construit dans Good Time et qui en plus de cela détient un des meilleurs rôles d’Adam Sandler au cinéma.

Good Time de Benny Safdie et Josh Safdie, 1h41, avec Robert Pattinson, Benny Safdie, Buddy Duress – Sorti au cinéma le 13 septembre 2017

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