[CRITIQUE] L’Innocence – Ajuster son regard

En 2022, Hirokazu Kore-eda avait présenté à Cannes Les Bonnes Étoiles, lauréat du Prix d’interprétation pour Song Kang-ho, mais il avait surtout remporté la Palme d’or en 2018 avec Une affaire de Famille. Il revient sur la Croisette avec L’Innocence, de son titre original “Kaibutsu”  (monstre), en compétition. Si le cinéaste Japonais a pour habitude d’ausculter différentes cellules familiales, il va se concentrer ici sur un enfant et les différentes personnes de son entourage, que ce soit sa mère, son professeur, la directrice de son école, ou encore un de ses camarades de classe.

Après deux tournages en France et en Corée du Sud, Hirokazu Kore-eda revient au pays du soleil levant pour nous raconter l’histoire d’une mère célibataire, dont le fils, Minato, commence à se comporter très bizarrement. Cela vient-il d’un harcèlement scolaire, d’une maltraitance de son professeur ou d’un problème plus profond ? Pour explorer cette question, le cinéaste fait appel à Yuji Sakamoto pour construire le script, chose rare puisque cela faisait depuis son premier long-métrage, l’excellent Maborosi, que Kore-eda n’avait plus mis en scène un scénario (en japonais) qu’il n’avait pas écrit. 

Pourtant, ses thématiques et la douceur de son regard sur l’humain sont omniprésentes dans l’écriture du film, mais c’est bel et bien par sa structure qu’il se démarque. Le récit opère plusieurs changements de points de vue sur les mêmes événements, basculant tour à tour de la mère au professeur, puis enfin à Minato. Ce procédé rappelle évidemment Rashômon, le célèbre film d’Akira Kurosawa, à l’exception qu’ici il ne s’agit pas de venir questionner la réalité des faits pour le spectateur, mais plutôt d’en dévoiler la complexité à travers de nouveaux éléments contextuels.

La première partie du film, centrée sur le point de vue de la mère, Saori, nous met face à cette situation difficilement compréhensible, en installant une inquiétante étrangeté dans les comportements humains, notamment du corps enseignant. Au premier abord, on est loin de l’empathie et de l’humanité à laquelle le cinéaste nous a habitué, au point où l’on se demande si certains personnages possèdent réellement ce trait. C’est avec la bascule subjective suivante, où l’on va vivre les mêmes choses mais cette fois, des yeux du professeur M. Hori, accusé de violence physique et morale, que l’on va vraiment prendre conscience de la complexité de cette histoire, et que les apparences sont parfois trompeuses. Pour autant, la compréhension du spectateur n’est jamais mise à mal, car l’écriture donne et retient toutes les informations au bon moment, permettant une gradation narrative stupéfiante.

Il convient de ne pas trop en dire sur la suite du récit et notamment la dernière partie, assez émouvante, centrée sur le jeune Minato, pour que les spectateurs puissent expérimenter pleinement la découverte des différentes couches de ce scénario brillamment structuré, et très justement récompensé au Festival de Cannes. À mesure que certains événements se déchiffrent, le film gagne une richesse thématique assez remarquable, en abordant finement des sujets tels que les troubles comportementaux des enfants et la difficulté des adultes de les appréhender, ou encore le harcèlement scolaire, et qui encourage à faire un pas de côté pour mieux comprendre les autres.

C’est l’un des films les plus complexes de la carrière de Hirokazu Kore-eda, et s’il ne figure peut-être pas tout à fait dans ses meilleurs, c’est indéniablement un de ses plus intéressants, ne serait-ce que par sa structure. Un film délicat comme le metteur en scène nippon sait si bien le faire, accompagné d’une jolie partition, qui semble être la dernière de l’illustre carrière de Ryuichi Sakamoto, décédé plus tôt cette année.

L’Innocence de Hirokazu Kore-eda, 2h06, avec Sakura Andô, Eita Nagayama, Soya Kurokawa – Sortie en salles le 27 décembre 2023

9/10
Note de l'équipe
  • Vincent Pelisse
    8/10 Magnifique
    L’un des films les plus complexes de la carrière de Hirokazu Kore-eda, et s’il ne figure peut-être pas tout à fait dans ses meilleurs, c’est indéniablement un de ses plus intéressants, ne serait-ce que par sa structure. Un film délicat comme le metteur en scène nippon sait si bien le faire, accompagné d’une jolie partition, qui semble être la dernière de l’illustre carrière de Ryuichi Sakamoto.
  • JACK
    9/10 Exceptionnel
    Film-tiroir à la structure rashōmonesque, Monster dispose ses indices sans qu'on s'en aperçoive, jusqu'à son troisième acte libérateur et bouleversant de poésie. Hirokazu Kore-eda détecte ce qui ne tourne pas rond dans ce Japon engoncé dans la culture du qu'en-dira-t-on.
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