[RETOUR SUR..] Zabriskie Point – Liberté et mythologie américaine

Parmi les cinéastes italiens qui ont su imprégner de leur modernité l’Amérique des années 1970, au cœur du Nouvel Hollywood, Michelangelo Antonioni se distingue avec éclat.

Célèbre pour son triptyque explorant l’impossibilité de communiquer à travers L’Avventura, La Notte et L’Éclipse, ainsi que pour son film emblématique Blow-Up, Michelangelo Antonioni s’impose comme une figure majeure du cinéma. Dans Blow-Up, il met en scène le parcours d’un homme en rejet total d’une certaine réalité, interrogeant le regard et les certitudes du spectateur à partir d’une simple photographie étudiée par le personnage. Son influence sur le cinéma des années 70, tant américain qu’italien, est indéniable, inspirant des œuvres telles que Conversation secrète de Francis Ford Coppola, Profondo Rosso de Dario Argento et Blow Out de Brian De Palma. En 1970, Antonioni sort son premier film coproduit par les Américains, Zabriskie Point.

En situant son récit au cœur des diverses contestations étudiantes, des mouvements contre la guerre du Vietnam et du féminisme, Michelangelo Antonioni ancre Zabriskie Point dans une époque de bouleversements. Dès les premières scènes, le film établit un postulat politique audacieux. Ce contexte historique et culturel est sublimé par une bande-son signée Pink Floyd, enrichie de plusieurs morceaux populaires de l’époque. L’intrigue, plutôt évasive, repose principalement sur la rencontre de deux personnages, Mark et Daria, incarnés par Mark Frechette et Daria Halprin.

Copyright Warner Bros. Entertainment

La scène d’introduction nous plonge au cœur d’une assemblée générale d’étudiants, filmée avec une longue focale et rythmée par des coupes et panoramiques rapides. Chaque parole y est significative, chaque individualité participe à la mise en scène. Le débat, centré sur une soif de révolution, permet également de présenter Mark, un militant radical. Lorsque Antonioni filme les extérieurs, son attention se porte sur l’industrialisation des environs de Los Angeles. À travers des zooms rapides et expérimentaux, il capte en direct le flux d’informations véhiculé par cette ville, notamment lors d’un trajet en voiture de Mark. Cette représentation est accentuée par une scène où des publicités sont mises en scène avec des poupées et mannequins, guidées par le regard de riches entrepreneurs. Le rêve américain est ici dépeint à travers le prisme de la bourgeoisie blanche, filmée sans une once d’humanité.

Antonioni capture la communauté et la foule avec une maîtrise remarquable, que ce soit lors des émeutes survenant vingt-cinq minutes après le début du film ou durant l’assemblée générale. Il les filme sans jamais les réduire à une horde ou une meute, restituant ainsi la diversité d’un peuple avec un réalisme cru. Ce procédé, qu’il répète à plusieurs reprises, marque profondément son style et imprègne tout le cinéma moderne. Parallèlement à cela, Mark, en fuite après s’être cru accusé du meurtre d’un homme noir lors des émeutes, et Daria, simple secrétaire d’un avocat, doivent rejoindre son patron à Phoenix. Le spectateur suit Daria dans une séquence de road movie à travers le désert, où elle finit par croiser le chemin de Mark, arrivé en avion. Ce n’est pas un hasard si ces deux personnages se retrouvent, alors qu’ils étaient au départ totalement dissociés par le montage, sans rien avoir en commun, que ce soit dans le contexte ou la personnalité. Daria travaille dans une agence publicitaire, Sunnydunes, spécialisée dans des projets touristiques, dont les publicités sont celles décrites précédemment.

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Lorsque les deux personnages se rencontrent, un jeu de séduction s’instaure, avec Mark, représentant du masculin en avion, courtisant Daria, symbolisant le féminin en voiture. Ce rapport de domination se dissipe lorsque l’avion atterrit et que Mark rejoint Daria sur un pied d’égalité, tant symboliquement que littéralement. Ensemble, ils errent et explorent le désert, jusqu’à atteindre une station-service où Mark ravitaille son avion en essence. Antonioni filme leurs parcours respectifs de près et de loin, capturant leur complicité sans jamais la juger. Il les intègre pleinement dans un environnement symbolique de l’Amérique : le désert avec ses falaises imposantes. Un simple panoramique en mouvement les montre côte à côte, filmés de dos, les inscrivant dans une scène à la fois désertique et romantique, évoquant l’utopie américaine de l’époque : un couple face à un paysage montagneux rappelant le Far West. Deux âmes errantes se rejoignent dans un même cadre.

Au fond, Michelangelo Antonioni explore ici un thème récurrent : celui de la communication, ou de son impossibilité, entre ses personnages égarés dans un monde en pleine mutation. Antonioni saisit les fantasmes de Mark et Daria alors qu’ils font l’amour et se blottissent dans le sable, imaginant d’autres couples et groupes d’étudiants naissant de leur imagination, toujours dans le désert. La rupture est claire : la première partie du film se déroulait dans un environnement industrialisé, corrompu par les apparences, l’ordre et la superficialité. Ici, les personnages respirent enfin, se libérant et renouant avec les racines profondes de leur pays. En personnalisant l’avion et en y ajoutant de nouveaux motifs, Mark et Daria accomplissent leur transformation : ils deviennent des hippies, embrassant pleinement leur liberté sexuelle et sociale.

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L’explosion finale, après que Daria ait rejoint son patron et appris la mort de son ami Mark, métaphorise profondément les tourments intérieurs du personnage. Profondément affectée par la perte de quelqu’un qu’elle chérit, elle contemple les magnifiques architectures de la villa patronale, décide de fuir, et imagine l’explosion de cette demeure somptueuse. Cette étrange dualité subjective est mise en lumière par des plans larges où sa tristesse contraste vivement avec la beauté matérielle de son environnement.

Après avoir visualisé mentalement une explosion où chaque objet détruit symbolise la société de consommation, elle peut alors repartir seule sous le soleil couchant.

La liberté est une utopie, certes, mais l’individu doit se battre pour l’atteindre.

Zabriskie Point représente une superbe incursion de Michelangelo Antonioni sur le continent américain, capturant avec éclat l’esprit de son époque. Il rappelle ainsi Easy Rider de Dennis Hopper, qui explorait également le mouvement hippie, tout en annonçant son chef-d’œuvre ultime sur les questions d’identité et de liberté, Profession Reporter.

Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni, 1h50, avec Mark Frechette, Daria Halprin, Rod Taylor – Sorti le 14 avril 1970

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