[CRITIQUE] Rouge – Dark Waters à la française

Le modeste homologue français d’Erin Brockovich et du récent Dark Waters de Todd Haynes, Rouge oppose une fois de plus un intrépide interlope aux forces cupides des entreprises et à une tragédie écologique imminente. L’accroche, cette fois-ci, réside dans le fait que cet intrus, incarné par la talentueuse Zita Hanrot (La Vie scolaire), se trouve en lutte trop proche de son propre foyer, son père étant un vétéran de l’usine qui souille dramatiquement sa région. Deuxième long-métrage du comédien reconverti en réalisateur, Farid Bentoumi (Good Luck Algeria), ce drame, bien que bien interprété, souffre d’une certaine banalité, trouvant néanmoins son essence lorsqu’il met en scène Hanrot et son partenaire Sami Bouajila, offrant ainsi une représentation des écarts générationnels de leurs personnages, dans un cadre où les emplois sont rares et où les extrêmes politiques prolifèrent. Si l’écriture et la réalisation peuvent sembler quelque peu conventionnelles, s’inscrivant dans le calendrier des sorties actuelles, le sujet demeure digne d’intérêt et est traité avec minutie.

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Lorsque nous faisons la connaissance de Nour pour la première fois, elle s’agite lors d’une urgence médicale à l’hôpital où elle exerce en tant qu’infirmière aux urgences. Bien que cet incident professionnel soit un tournant dans sa vie, une chose est certaine : Nour est investie. Son implication est telle qu’en revenant vivre avec son père, Slimane, pour superviser l’infirmerie de l’usine chimique où il œuvre depuis trois décennies, elle découvre une vaste dissimulation impliquant l’élimination de déchets toxiques, des victimes de cancers et une autorité locale corrompue. Informée de ces faits par Emma (Céline Sallette), une journaliste d’investigation indépendante qui se joint à l’affaire au moment où Nour entame sa nouvelle fonction, en exposant ses découvertes lors d’une réunion du Parti écologiste régional, Nour, déterminée, ne laissera pas cette opportunité lui échapper. Slimane, présent lors de cette révélation, après avoir œuvré dur pour garantir son emploi et celui de ses collègues, ne souhaite pas pour autant voir son entreprise confrontée à la vérité.

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Ainsi débute un conflit familial au cœur de Rouge, où Nour, épaulée par Emma, s’efforce de protéger leur communauté en dévoilant la pollution qui la gangrène, tandis que Slimane tente de sauver son usine, pilier de la communauté, d’une fermeture inéluctable. Bien que Nour se montre nettement plus prévoyante que son père, il est difficile de lui reprocher son désir de préserver les acquis à court terme. Bentoumi, autrefois metteur en scène théâtral, tire des performances solides de ses deux acteurs principaux. Les échanges entre Nour et Slimane, riches en émotion, sont particulièrement saisissants. Hanrot, lauréate du César du meilleur espoir féminin en 2016, démontre sa capacité à porter un film, insufflant à Nour une énergie et une intelligence vives, teintées d’une sensibilité palpable. Bouajila, l’un des talents les plus éminents du cinéma français, incarne avec brio un homme mûr marqué par ses luttes intérieures, s’adaptant parfaitement au personnage de Slimane, en proie à des dilemmes profonds. Le film pâtit cependant des excès descriptifs de Bentoumi, notamment avec une sous-intrigue impliquant l’ex-petit ami extrémiste d’Emma attaquant l’usine, ainsi qu’une série d’événements invraisemblables ramenant Nour sur le lieu de travail après son licenciement. Ces éléments compromettent la crédibilité du récit, donnant l’impression que Bentoumi, bien que connaissant la destination de son film (vers une résolution prévisible mais suffisante), prend des raccourcis discutables pour y parvenir. Néanmoins, ses protagonistes demeurent convaincants, tout comme le décor de la petite ville (située quelque part dans le sud de la France), où les ouvriers sacrifient leur santé pour des emplois voués à la délocalisation.

Une scène révélatrice vers la fin de Rouge illustre cette dure réalité : le personnel de l’usine est convié à un séminaire où leur patron (Olivier Gourmet, excellent en magnat sinistre) présente le PDG du conglomérat qui les dirige, un homme asiatique apparaissant via Skype depuis son pays. Ce dernier annonce son intention d’investir davantage dans leur usine (avant que le scandale de la pollution n’éclate), mais il est évident que pour lui, ces individus ne sont que de simples pixels sur un écran. Il a jusqu’à présent épargné leurs moyens de subsistance, mais il est manifeste qu’en quelques clics, il pourrait les réduire à néant. La mise en scène fluide et la narration dense laissent peu de place à la nuance. Certains éléments de l’intrigue paraissent superflus, et la progression vers la conclusion implique des actions imprudentes qui sapent la crédibilité. Le résultat est un récit trop bien ordonné, laissant entrevoir un film qui aurait gagné à être plus longuement développé.

Rouge de Farid Bentoumi, 1h26, avec Zita Hanrot, Sami Bouajila, Céline Sallette – Au cinéma le 11 août 2021

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