[CRITIQUE] Blonde – Désaxée

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Blonde est un biopic adapté du roman éponyme écrit par Joyce Carol Oates, romançant grandement la vie de Norma Jeane en y ajoutant des éléments fictifs. Pas de surprise à y voir des scènes ajoutées que l’on pourrait penser fausses sur ce qui a construit Marilyn Monroe, le sujet n’étant pas de retranscrire parfaitement sa vie mais plutôt d’en donner un aperçu semblable. Alors encore jeune, Norma vit avec sa mère instable, et ne cesse de rechercher son père qu’elle a vu sur une photo. Devenue modèle pour les magazines, elle commence à se confronter au monde des studios de cinéma. Les hommes sont présents, son avenir incertain, et la douleur sûre de réapparaître.

Il ne faut pas voir dans le travail d’Andrew Dominik une insulte à la vie de l’actrice, mais plutôt un plaidoyer pour la liberté, prisonnière du star system. Le réalisateur insiste en jouant sur tous les formats, de 4 : 3 au Cinémascope pour imprimer ses images d’un ressenti variable, entre illusion d’un havre de paix et retour à une réalité fragile, pouvant basculer à tout moment. A ce titre, on pourra y reprocher un manque de subtilité quand il en vient à évoquer cette obsession du père, mais le réalisateur ne se contente pas de faire exprimer Norma sur ce point. Il se permet de retranscrire de temps à autre les scènes où elle vient chercher sa mère, pleurer son absence. Cette quête paternelle n’est pas insensée et trouve son sens dans la mesure où la femme du récit est une reproduction tragique de la mère, incapable de donner vie à un enfant et martyrisée par l’idéal masculin, qu’elle ne trouve jamais.

© Netflix

Blonde est un film esthétiquement superbe, appuyée par une photographie au soin de Chayse Irvin, qui n’oublie jamais de sublimer son personnage, en couleurs ou pas. On se plaît ainsi à retrouver l’actrice en plein éclos quand Dominik la filme au ralenti, plan-séquence, à l’occasion de ses cultes scènes de Les hommes préfèrent les blondes (1953) Sept Ans de Réflexion (1955). Il donne vie à ses instants de grâce pendant le tournage, et sa douleur après. Cette idée du cinéma qui est une illusion de puissance pour l’acteur est parfaitement retranscrite sur les trois heures de film, bien évidemment pas sans rappeler Elvis de Baz Luhrmann qui exploitait cela également. Blonde ne se fascine jamais pour l’horreur de Marilyn, il en explique son développement par la transformation d’une femme ordinaire « I’m just a blonde » en icône monstrueuse. Le monstre est à interpréter comme l’actrice Marilyn Monroe, pouvant changer d’expression devant un miroir, le visage émacié.

Evidemment, la violence physique et psychologique vécue par Norma reste le sujet principal du film, présente depuis sa toute jeunesse jusqu’à sa fin de vie. Alors, pas de surprises, le cinéaste utilise tous les moyens cinématographiques pour illustrer son caractère évolutif, toujours présent. Des viols du producteur de studio jusqu’à la jalousie d’un sportif trop possessif, Norma est victime de son statut de femme que l’on exploite comme chair et non comme talent. La caméra portée assène les coups sur elle, déjà traumatisée par sa première interaction avec le cinéma – en bribes de flashbacks – alors qu’elle doit confier à l’autre futur marié comment elle a réussi sa vie. Cette incapacité à communiquer et se délivrer était nécessaire à retranscrire, ici par le biais de scènes mélancoliques sous la musique sublime de Nick Cave et Warren Ellis. La vision du rapport masculin-féminin épouse en quelque sorte le cinéma de David Lynch, souvent intéressé par le traumatisme féminin (Blue Velvet, Twin Peaks : Fire Walk With Me), à la musique ressemblante d’Angelo Badalamenti. Sur la durée, le personnage est rendu magnifique dans sa chute, le récit ne restant pas complètement manichéen, par la présence d’Arthur Miller, incarné par Adrien Brody.

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© Netflix

Blonde laisse ainsi autant respirer son personnage qu’il l’étouffe, quitte à choquer dans son dernier acte lorsque Kennedy apparaît, accompagné par « Diamonds are a girl’s best friend ». Pour autant, cela n’est ni gratuit ni vulgaire, introduit comme un inévitable, légitimé par tous les autres. Norma voudrait être mère, retrouver son père et à vrai dire, construire un foyer familial stable : la tragédie de cette histoire dépasse la violence même plus remarquée par les strates de la société, l’oppressant y compris par les médias. C’est un récit de perdition, un ange déchu sans ailes, qui ne parvient jamais véritablement à se sortir des flammes. Ana de Armas incarne ce rôle très difficile à la perfection, et la dernière partie du long-métrage donne l’impression de revoir les Désaxés (1961) de John Huston dans la représentation de son personnage, écrit par Arthur Miller. Les moments doux ne sont pas ignorés, simplement rattrapés par le sort d’un destin irrattrapable. L’ourson devant elle, Norma se rappelle qui elle est vraiment, à la manière d’un Charles Forster Kane, (Citizen Kane) une enfant abandonnée par un père qu’elle n’a jamais vu, qui ne lui donnait aucun amour. Elle n’a plus de mère, plus de raison de vivre. La lumière s’éteint.

L’adaptation de la vie de Marilyn Monroe n’est pas un exercice facile, surtout quand il en vient à représenter le contexte d’époque, l’atmosphère toute particulière qui a façonné la star. Andrew Dominik livre un drame sensible, qu’il ne faudrait pas confondre avec de la complaisance pour le malaise. Il pourrait s’agir d’une autre femme que Marilyn dans l’histoire du cinéma, et la situation pourrait être toute semblable dans la progression du récit. A ceux qui parlent de vacuité scénaristique, le drame peut tenir sur peu de choses, tant qu’il parvient à ressusciter une émotion mélancolique, fragile qui semble impénétrable. Douloureux.

Note : 4.5 sur 5.

Blonde en première à la 48e édition du festival du cinéma américain de Deauville.

Sur Netflix le 21 septembre 2022.

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