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Rumours, nuit blanche au Sommet | Simulation diplomatique en territoire mort

Dans une forêt d’Allemagne, un château isolé accueille ce qui devait être une réunion du G7. Sept chefs d’État s’y retrouvent pour rédiger un communiqué sur une crise mondiale jamais vraiment définie, mais dont on devine qu’elle englobe tout : le climat, l’économie, l’effritement démocratique, les inégalités systémiques. À partir de ce point de départ, Guy Maddin, épaulé des frères Johnson, construit une fable aux allures de mascarade post-politique, où la mise en scène du pouvoir se déploie en huis clos stérile. La dramaturgie repose moins sur les décisions à prendre que sur l’impossibilité de faire quoi que ce soit, autrement que par gestes rituels, langage automatisé, diplomatie sans objet. Ce que propose ici Maddin n’a rien du théâtre classique : tout se joue dans la répétition, l’indécision, l’immobilité qui mine les fondations d’un ordre politique incapable de nommer ce qui le dépasse. L’image est saturée, presque irréelle. Une lumière violette ou verdâtre nimbe les visages, les lieux semblent à la fois trop construits et trop vides. Chaque pièce du château évoque un décor de parc à thème dédié à l’Europe des années 2000. La forêt, qui encercle tout, n’est pas tant une menace qu’un écran : les troncs forment un motif abstrait, répété jusqu’à l’absurde, derrière lequel le monde semble s’être effacé. La photographie joue constamment avec les limites du numérique, composant des tableaux où les personnages apparaissent comme figés dans un photomontage dysfonctionnel. Les cadres sont souvent frontaux, statiques, légèrement déséquilibrés : une esthétique volontairement artificielle, où rien ne doit ressembler à du naturel. Il ne s’agit pas de mimer le réel mais de le disséquer.

Création Agence2web © Potemkine 2025

À l’intérieur de ce dispositif visuel, les dirigeants s’agitent lentement, englués dans un dialogue perpétuel avec eux-mêmes. La chancelière allemande (Cate Blanchett, théâtrale et nerveuse) tente de maintenir l’ordre pendant que le président américain (Charles Dance, somnambule en smoking) cherche surtout à faire la sieste. Le Premier ministre canadien (Roy Dupuis, incarnation ironique d’un Trudeau rêvé) drague, déclame, s’enflamme. Chacun performe son rôle avec plus ou moins de conscience de l’absurde, comme s’ils étaient tous à la fois victimes et complices de cette pantomime diplomatique. Les échanges tournent autour de détails logistiques, de brouillons de déclarations, d’histoires personnelles et d’anciens désirs. La crise reste un mot, un concept flottant dans l’air vicié d’un sommet qui n’a plus d’extérieur. Ce qui se met alors en place, ce n’est pas seulement une satire politique, mais un constat sur la mort lente du langage institutionnel. Il ne s’agit plus d’agir, ni même de penser : il s’agit de maintenir la forme. Rédiger un communiqué est devenu un acte performatif déconnecté de toute réalité, une manière de prolonger le simulacre de contrôle. Maddin et les Johnson ne se contentent pas de moquer cette vacuité, ils l’installent comme moteur formel. La progression narrative est volontairement chaotique, les motifs se répètent, les dialogues ressassent. Ce qui pourrait d’abord passer pour une faiblesse devient le cœur même du projet : faire ressentir l’épuisement interne d’un ordre qui continue à tourner, privé de tout horizon. Quelques éléments perturbent cette routine : la disparition du personnel, l’apparition de créatures boueuses en lisière du bois, un cerveau géant qui murmure en suédois, un chatbot conçu pour piéger les prédateurs sexuels utilisé comme outil de navigation. Ces intrusions dans le récit ne sont jamais expliquées, jamais intégrées à une structure classique. Elles existent comme symptômes. Les zombies ne représentent pas une menace réelle, ils incarnent simplement ce que le pouvoir refuse de voir : les laissés-pour-compte, les survivants, ou peut-être les morts vivants d’un système en décomposition. Là encore, l’image ne cherche pas la terreur, mais l’étrangeté. On pense davantage à Buñuel ou à Carmelo Bene qu’à un cinéma de genre classique. L’absurde n’est pas là pour distraire, mais pour révéler ce que le discours politique escamote.

Il serait facile de voir dans cette entreprise un exercice de style un peu vain, replié sur ses propres jeux formels. Ce serait oublier la précision avec laquelle chaque élément est pensé comme symptôme d’un présent en dérive. En filmant ces dirigeants incapables de penser en dehors des éléments de langage, Maddin dresse un portrait glaçant d’une époque où la communication a remplacé la décision. Ce ne sont pas les scandales ou les extrêmes qui menacent ces figures du pouvoir libéral, mais leur propre impuissance, leur attachement à des formes mortes. Dans l’actualité récente, il est difficile de ne pas penser à la mise en scène des sommets climatiques, à la performativité des politiques publiques, aux conférences de presse sur fond de désastres réels. L’un des derniers moments résume à lui seul la logique du projet : Roy Dupuis, seul face à une assemblée de zombies, lit le communiqué final avec toute la solennité d’un discours d’ouverture de forum économique. Chaque mot semble pesé, équilibré, vide. Le silence qui suit n’est pas celui du respect, mais celui de l’effacement. Le pouvoir parle encore, mais il ne s’adresse plus à personne. De cette image, il ne reste que la sensation d’un monde qui continue à produire ses formes sans y croire, à répéter ses gestes jusqu’à l’épuisement. L’apocalypse, ici, n’a rien de spectaculaire. Elle prend la forme d’un conseil interminable, où l’on continue à parler en attendant que la lumière s’éteigne.