CINEMA DU PASSÉ

[RETOUR SUR..] Ad Astra – Au Cœur de James Gray

« Le futur proche. Une période d’espoirs et de conflits. L’humanité se tourne vers les étoiles pour chercher une forme de vie intelligente et la promesse du progrès. »

C’est par ces mots que James Gray ouvre Ad Astra, son septième film, en 2019. Roy McBride, un explorateur de l’espace incarné par Brad Pitt, a pour mission de retrouver son père impliqué dans un projet qui pourrait détruire tout le système solaire. De la Terre à Mars, en passant par la Lune ou par Neptune, Ad Astra est un film riche et superbe que l’on vous recommande chaudement. Mais ici nous n’allons pas traiter de la qualité de l’œuvre, mais plutôt des inspirations qui lui ont donné vie. Des inspirations qui viennent en partie de la vie d’un homme, son créateur, James Gray. Avant d’aller toujours plus loin vers les étoiles, revenons en arrière, là où tout a commencé. Revenons aux origines de cette envie d’explorer de nouvelles terres. Revenons à Little Odessa.

1982, Little Odessa, New York. Le grondement du métro réveille le jeune garçon. Il a 13 ans et il a déjà arrêté l’école qui ne l’intéresse plus. Il enfile une veste et se précipite en dehors de l’appartement familial pour rejoindre le seul endroit qui le passionne : le cinéma. Traversant les rues gelées pour se rapprocher de la plage, le jeune garçon ne pense qu’à la nouvelle vague française, et surtout la scène finale des Quatre Cents Coups de François Truffaut, un de ses films préférés. Il passe devant la jetée où avait l’habitude de se produire Disco Freddy, devant la synagogue qu’il a fréquentée étant jeune enfant puis arrive enfin au cinéma, le seul lieu où il se sent à sa place. La vie n’est pas simple ici, à Little Odessa, un quartier new-yorkais. Les habitants de Manhattan appellent ce quartier Brighton Beach, mais les habitants préfèrent Little Odessa, par rapport aux juifs odessites qui s’y sont installés. Le quartier a accueilli une grande partie de l’immigration soviétique et juive aux Etats-Unis. Environ 70% de la population de Little Odessa n’est pas née sur le territoire étatsunien. La population est pour beaucoup russophone, on y vend des pirojkis, des pelmeni ou encore du kéfir. Mais malheureusement pour le quartier, la mafia russe s’est également installée, apportant son lot de corruption, de rackets et de meurtres. C’est pour fuir ce quotidien morose que le jeune James Gray se retrouve à passer ses journées dans un fauteuil rouge, à se noyer dans l’odeur du pop-corn et de la bobine qui chauffe. Il partira quelques années plus tard étudier le cinéma en Californie, mais jamais il n’oubliera la ou tout a commencé à Little Odessa.

Contempler l’origine.

Le quartier de Little Odessa a une telle importance pour James Gray qu’il lui consacre son premier long-métrage, intitulé Little Odessa, en 1994. Un film dans lequel on suit un tueur à gages, interprété par Tim Roth, qui doit retourner dans son quartier d’enfance, à Brighton Beach. Le thème de l’immigration est présent partout dans le film tant il imprègne le quartier. Les Greyzerstein, la famille paternelle de James Gray, qui ont immigré à New-York dans les années 1920, ont donc complètement imprégné l’œuvre du cinéaste. A tel point qu’en 2013, le réalisateur new-yorkais sortira The Immigrant, film historique dans lequel il traite d’une immigrée polonaise qui va se confronter à la réalité du rêve américain. Piégée et sans finances, elle va devoir se prostituer pour survivre à New York. Pour comprendre à quel point cette thématique d’une immigration tragique a inspiré Ad Astra, ajoutons un troisième film à notre corpus : The Lost City Of Z, en 2016. Ce sixième long-métrage est également un film historique dans lequel la notion de voyage est synonyme de danger, à un tel point que les deux protagonistes ne seront jamais retrouvés, perdus par leurs rêves de nouveaux territoires. Ces trois films, Little Odessa, The Immigrant et The Lost City Of Z, ont donc pour point commun d’être inspirés par la vie de Gray mais également de traiter de l’immigration et de rêves brisés face à de nouveaux territoires.

Prêt a tout pour fuir la terre d’origine.

Cette thématique est si forte dans le cinéma du réalisateur qu’elle va inonder à son insu Ad Astra. Dans ce film de science-fiction, les humains font tout pour fuir la Terre, comme ce tueur à gages qui faisait tout pour fuir Little Odessa en 1994. Le lieu d’origine est filmé comme un lieu vide, où l’évolution s’est arrêtée. Les rares scènes sur Terre montrent l’astronaute Roy McBride comme en décalage avec son environnement, il a des envies d’ailleurs. Sa vie semble morne sur Terre, notamment avec une relation amoureuse semblant aller nulle part, tandis que dans l’espace sa vie semble exaltante. Mais tout comme dans The Immigrant, les rêves de nouveaux territoires se confrontent à la réalité capitaliste : la Lune est devenue une usine à publicités, comme un immense Times Square, que Gray a vu de nombreuses fois durant sa jeunesse.  Les hommes se perdent dans l’espace se retrouvant à se faire exploiter, même sur des terres spatiales et lointaines. Et tout comme dans The Lost City of Z, Clifford McBride se retrouve englouti par ses rêves, disparu aux confins de nouveaux territoires, perdu par son ambition. Les protagonistes se perdent dans leur recherche d’ailleurs, pour James Gray l’émigration n’est pas synonyme de bons souvenirs. Elle fait partie de lui et intrinsèquement elle fait partie d’Ad Astra. New York a donc complètement influencé Ad Astra, et encore bien plus que l’on peut imaginer.

Faire le deuil du passé.

1988, une rame de métro, New-York. La famille, on lui a toujours appris que c’était le plus important dans sa vie. Depuis toujours les liens familiaux qui l’unissent aux siens sont la chose la plus importante de sa vie, avec le cinéma bien sûr. Mais le voilà, seul et triste tandis que la rame dans laquelle il est assis fonce à toute vitesse vers Brooklyn. Triste car sa mère vient de décéder et seul car son père est impliqué dans le scandale de corruption du métro de New-York, il est bien trop occupé pour être ici. Ces deux événements vont encore une fois avoir une place prédominante dans la filmographie de Gray, notamment avec sa trilogie new-yorkaise composée de Little Odessa, The Yards et We Own The Night. Une trilogie dans laquelle les liens familiaux sont primordiaux, mais également couplés à des affaires criminelles. Cette influence lui vient donc de l’affaire du scandale de corruption à laquelle était lié son père, une affaire dont il s’inspirera dans un film presque autobiographique : The Yards. L’image d’un père qui s’effrite et qui se ternit au fil du temps, cette thématique a dépassé la vie de Gray au point d’exploser dans Ad Astra. Dans le dernier acte du film, Roy McBride se rend compte que l’image qu’il a de son père ne correspond peut-être plus à la réalité. James Gray fait ses adieux à son père dans Ad Astra, en le laissant partir dans une scène déchirante, en lui pardonnant. Mais il y a une figure qui est absente du récit : celle de la mère. Gray a souvent expliqué qu’il regrettait de ne pas l’avoir assez connue, et cette absence se fait lourde sur le récit tant le personnage de Roy se sent seul. Il répète en boucle que tout va bien, qu’il contrôle la situation, avant de lâcher prise et de s’enfoncer dans les ténèbres. Au cœur des ténèbres, c’est là que tout a commencé pour Ad Astra. Et pour le plus grand film de Coppola, Apocalypse Now.

Au cœur des ténèbres.

Années 1980, une salle de cinéma à Brighton Beach. Depuis son enfance, Gray passe son temps au cinéma ou à dévorer des livres chez lui. Se repassant en boucle les mêmes pellicules au fil des ans, Gray deviendra un fan inconditionnel de certaines œuvres. Sur les Quais (1954) de Elia Kazan l’inspirera pour The Yards, les Quatre Cents Coups (1959) de François Truffaut auquel il rendra hommage dans Two Lovers ou encore Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola. Ce dernier s’inspire du roman Au Cœur des Ténèbres de Joseph Conrad, sorti en 1899 pour son long-métrage sur la guerre du Vietnam. Le film préféré de Gray a toujours été Apocalypse Now et c’est pour cette raison qu’il a souhaité lui rendre hommage avec Ad Astra. Cette histoire d’un homme s’enfonçant dans les ténèbres au prix de sa déshumanisation se ressent parfaitement dans cette odyssée spatiale. Notamment dans cette scène terrible où Roy McBride, rongé par la folie, va tuer ses compagnons d’équipage. Il est prêt à tout pour rejoindre cette figure d’autorité, au cœur des ténèbres. Une figure qui était le colonel Kurtz dans Apocalypse Now et qui se trouve être Clifford McBride ici. Le protagoniste finit donc par atteindre cette figure mystique et à la détruire, une figure dont on nous a parlé pendant tout le voyage, jusqu’à sa fin tragique. Tout comme Apocalypse Now, Ad Astra conte l’histoire d’un voyage dans lequel le héros va s’éveiller, une forme de voyage initiatique dont le héros revient déshumanisé par les épreuves qu’il a traversées.

La fin du voyage.

C’est quoi le cinéma de James Gray ? Le cinéma Gray trouve sa quintessence avec Ad Astra, œuvre somme dans laquelle il réussit à faire la paix avec lui-même. Son adieu à son père, de nouveaux territoires hostiles ou son hommage au film qui l’a fait rêver, Gray réussit l’exploit de faire d’Ad Astra son film le plus représentatif de sa filmographie, alors que l’action se situe à des centaines de milliers de kilomètres de Little Odessa. Le cinéma de James Gray, c’est avant tout une lettre d’amour à tout ce que ce new-yorkais affectionne : la famille, la littérature et surtout le cinéma. Loin du Vietnam, loin de New York, loin de la terre d’origine des Greyzerstein. Et pourtant James Gray n’a jamais été aussi proche de ce qui fait le cœur de sa vie. Ad Astra est un grand film par la prestation de Brad Pitt, par sa photographie tantôt douce tantôt éprouvante, et par sa musique invitant à la mélancolie et à l’exploration. Mais Ad Astra est avant tout le voyage de James Gray au cœur de son âme.

Disponible sur Canal+, réalisé par James Gray, avec Brad Pitt, Tommy Lee Jones et Ruth Negga.

Ad Astra en (S)VOD, DVD et Blu-ray.

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