[ANALYSE] L’Apollonide : souvenirs de la maison close – Écrin absolu

Après des premiers films qui se concentrent sur des personnages masculins, Bertrand Bonello souhaite changer d’horizon. De cette envie nait son cinquième film, L’Apollonide : Souvenirs de la maison close. Au crépuscule du XXᵉ siècle, à Paris, on suit les prostituées de l’Apollonide. L’une d’entre elles, Madeleine (Alice Barnole), rêve régulièrement d’un client qui la demande en mariage.

C’est dans la maison close, qui doit son nom à la maison d’enfance de Bertrand Bonello, que se déroule la majorité de l’intrigue. Le film, avare en références historiques, ne montre jamais Paris et l’on ne voit les prostituées en dehors de l’Apollonide qu’une seule fois dans le film, à l’occasion d’une virée champêtre, dans un lieu une nouvelle fois isolé. Les prostituées et les clients de la maison close sont d’ailleurs, à quelques rares exceptions près, les seuls personnages visibles à l’écran. Tous les enjeux narratifs et sociaux sont alors concentrés dans l’Apollonide et s’expriment à travers un nombre restreint de personnages. À l’image et dans les dialogues, l’Apollonide est exposée comme une maison close de luxe, une donnée capitale pour situer socialement l’établissement et les personnages. La maison close, lieu de toutes les souffrances des prostituées, leur garantit toutefois une certaine sécurité et ces dernières sont conscientes de ce relatif privilège. Dans leurs désespoirs, elles ne contestent d’ailleurs pas leurs positions et cherchent pendant tout le film à garder leurs places. Les confrontations avec les clients projettent également la place des prostituées dans ce monde, le mépris auquel elles font face, comme dans une scène où l’on voit un client partager la thèse d’un auteur défendant les capacités intellectuelles naturellement limitées des prostituées.

Se concentrant sur une maison close, l’argent est logiquement un sujet essentiel du film. Clients, comptes, dettes, à l’image comme dans les dialogues, l’argent est partout et rythme la vie des prostituées. On apprend aussi que les prostituées viennent de milieux sociaux différents, Julie (Jasmine Trinca) et Pauline (Iliana Zabeth) étaient blanchisseuse et couturière avant de vivre à l’Apollonide quand Léa (Adèle Haenel) vient de la petite bourgeoisie. L’Apollonide est à la fois un lieu qui réunit des individus de tous horizons tout en les soumettant à une logique d’entreprise et à la question de l’argent. C’est d’ailleurs cette logique d’entreprise qui finit par avoir raison de l’Apollonide en fin de film. La maison close permet aux personnages de survivre autant qu’elle cloisonne leur existence et Bertrand Bonello se montre très adroit pour filmer l’ambivalence et la noirceur de ce lieu et parvient à créer un paradigme social et moral complet.

Le film se déroule alors dans un lieu social clos où aucun futur n’est envisagé, aucune émancipation n’est possible, l’Apollonide baigne dans une atmosphère profondément mélancolique où les protagonistes se morfondent sans espoir de jours meilleurs. La violence, morale et physique, est un élément important du film. Les scènes de sexe, noires et glaciales, durant lesquelles on voit les prostituées, subir les fantasmes et violences des clients, ponctuent régulièrement le quotidien des personnages. Cette violence prend un tournant sanglant dans la scène de l’agression de Madeleine, un moment répétée plusieurs fois, faisant de ce personnage et de cette scène un ressort majeur du film. Les situations, décors, violences se répètent, le film enferme ses personnages dans une étreinte morose et douloureuse. Le film repose sur des personnages éprouvés et Bonello filme avec grande justesse l’expérience de ses protagonistes qui subissent l’action. Dans leurs marasmes, les prostituées de l’Apollonide ont beaucoup en commun : la peur de la maladie, la misère, la solitude, l’impuissance ou encore l’expérience de leur corps. Bonello capture des corps éprouvés, violentés, on lit clairement la douleur, la fatigue, l’usure physique et morale sur les visages des prostituées, le réalisateur parvient à matérialiser la carnation et le désespoir des personnages à l’image.

Le casting, étalé sur une longue période, fût une importante étape dans le processus créatif du film. Bertrand Bonello choisit des actrices aux parcours et profils différents, une diversité de personnalités et d’évocations que l’on retrouve dans le groupe de protagonistes, qui profère une note universelle au film dans la multiplicité des personnalités et expressions qu’il met à l’écran. Des figures sont centrales dans le récit, d’autres plus secondaires, souvent réunies ensemble à l’écran, Bonello les filme comme un ensemble organique. La grande réussite du film est d’ailleurs d’arriver à faire exister et briller ses personnages aussi bien ensemble que séparément. On voit Pauline arriver à l’Apollonide, mais le film ne joue que très peu sur la découverte de la maison close pour ce personnage qui se retrouve rapidement greffé au groupe. De même, ce groupe existe aussi bien dans l’Apollonide que durant la seule scène se déroulant en dehors de la maison close, montrant qu’il est bien réel et constant. Bertrand Bonello parvient à faire exister cet ensemble de manière purement cinématographique au long du film, le plus bel exemple étant probablement une scène de danse qui lie les prostituées de l’Apollonide l’une à l’autre dans le deuil qu’elles partagent. Les quelques sourires, instants de joie qui parsèment le film sont uniquement possibles par l’ensemble qu’elles forment, l’unique quotient social dont elles sont maitresses.

Si le film est clairement situé dans une époque, on apprend qu’il se déroule dans les années 1899 et 1900, on entend brièvement une discussion autour l’affaire Dreyfus, Bertrand Bonello et Anaïs Romand, costumière du film, se sont entendus pour « éviter de faire reconstitution », les costumes ont avant tout été pensés pour correspondre aux caractères des personnages. Dans son rapport au temps, le film tisse également des liens avec le contemporain et dépasse par moment l’époque qu’il met en scène. La liaison avec l’époque contemporaine est d’abord musicale avec les morceaux de blues et rock qui ponctuent le film, puis narrative avec la dernière scène du film se déroulant de nos jours où l’on retrouve le personnage de Céline Salette. Bertrand Bonello dit assumer l’envergure politique que revêt cette connexion, mais affirme que le choix de lier les époques est avant tout romanesque. Cette boucle entre les époques vient effectivement sceller l’enfermement des personnages dans leurs situations, la tristesse et souffrance inéluctable de leurs existences.

Le film de Bertrand Bonello se concentre sur un fragment de la société de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ, dépeint toutes les aspérités et violences de la maison close et des personnages qui y vivent. Se dégage cependant de l’Apollonide quelque chose d’intemporel, d’absolu dans la condition des personnages qu’il met en scène. La grande tristesse et amertume des prostituées ainsi que la grande beauté du groupe qu’elles forment entre elles revêtent quelque chose d’universel. Bertrand Bonello parvient à composer un éclat unique et général pour ses personnages à l’existence pourtant si singulière.

L’Apollonide : Souvenirs de la maison close disponible en (S)VOD et DVD.

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