[RETOUR SUR..] Detroit – Dépendance à la violence

Detroit, 1967. Une ville du Michigan marquée par de profondes tensions raciales, exacerbées par la ségrégation et la guerre du Vietnam. Les émeutes se multiplient, reflétant la colère et le désespoir de la communauté afro-américaine. C’est dans ce contexte que s’inscrit le long-métrage de Kathryn Bigelow, lauréate de l’Oscar pour Démineurs. Ici, elle nous plonge au cœur des émeutes, en se concentrant sur les événements tragiques survenus au motel Algiers où un groupe de jeunes chanteurs afro-américains, les Dramatics, célèbres plus tard pour des titres comme “Whatcha See Is Whatcha Get” et “In the Rain,” cherchent refuge pour la nuit. Ils y rencontrent d’autres personnes noires ainsi que deux prostituées blanches.

La situation dégénère lorsqu’un de leurs compagnons, par jeu ou provocation, tire au pistolet en plastique par la fenêtre du motel. Ce geste, bien que dénué de malice, attire l’attention d’un groupe de policiers blancs, majoritairement racistes, qui investissent brutalement le motel. Prétendant rechercher celui qui aurait prétendument tenté de tuer un de leurs collègues, ils prennent en otage les occupants du motel, plongeant les lieux dans une nuit de terreur et de violence injustifiée.

Plaquer au mur les “témoins”, tirer au fusil à bout portant sur celui qui a utilisé le pistolet sans le savoir avant de le tuer, gros plans et zooms intensifs sur les visages de Larry, Julie, Fred et leurs camarades de chambre : Kathryn Bigelow filme la gratuité de la violence au plus près des événements. Mais fait-elle l’apologie de cette violence ? Il est indéniable que cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un film hollywoodien susciter autant de débats. Entre le New Yorker et sa critique de Richard Brody parlant de “faute morale”, d’autres théorisent sur le positionnement de la réalisatrice. Or, il n’y a pas l’ombre d’un doute : la cinéaste filme, à l’instar de Zero Dark Thirty et de Démineurs, la violence comme l’addiction d’une certaine frange d’une Amérique violente (ici, raciste) qui n’a cessé d’exister à travers les âges. Trois ans après la sortie du film, d’ailleurs, George Floyd, un homme afro-américain de 46 ans, meurt à la suite de terribles violences commises par trois policiers dans le Minnesota.

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Alors que ses détracteurs jugent le film uniquement à travers une petite lorgnette moralisatrice, Détroit montre la torture et le sadisme des policiers sans adhésion ni dénonciation. Les zooms effectués au plus près des corps et des visages, la sueur qui coule chez chaque personnage, une précision presque documentaire dans les décors et la spatialisation de ce motel, un découpage extrêmement resserré : elle nous présente ces événements de façon brute, sans détours, et nous laisse juges. L’immersion est absolue, nous plongeant dans un concept oppressant instauré par les bourreaux. Ces derniers s’isolent tour à tour avec divers membres du groupe dans des pièces closes. Le spectateur, tout comme les “prisonniers” de ce motel, perçoit les détonations sans savoir si le policier a véritablement tiré sur le jeune Afro-Américain avec lequel il s’est enfermé. La mise en scène ménage un suspense insoutenable, laissant planer le doute quelques instants avant de révéler l’issue de cette torture psychologique.

Bigelow nous fait entrer dans le récit par deux biais distincts. Le premier est celui du policier afro-américain Dismukes, interprété par John Boyega, qui excelle à la fois dans son rôle de témoin innocent de la violence systémique perpétrée par ses collègues, ainsi que dans celui de “l’oncle” qui aide ses semblables à traverser les émeutes tumultueuses. Le deuxième biais est celui des jeunes du motel, en particulier le groupe de chanteurs, dont on ne connaît que leur professionnalisme, contraints de subir le racisme psychologique et physique des forces de l’ordre. Parmi la panoplie d’acteurs très bien dirigés, on retiendra surtout le monstrueux et prodigieux Will Poulter, qui incarne un policier raciste, offrant une palette de jeu dont il ne nous avait pas habitués.

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À travers un montage rythmé par des coupes abruptes, les coups de crosse résonnent en parfaite synchronie avec nos protagonistes, démontrant comment un pays a consacré temps et énergie à traquer et institutionaliser la violence comme réponse aux tensions raciales et aux mouvements contestataires. Le revoir en 2024 est particulièrement troublant, révélant que certaines réalités persistent, voire se sont internationalisées, comme en France où, le 27 juin 2023, la tragique mort du jeune Nahel, abattu par des policiers, a été banalisée et injustement justifiée par une fraction de l’extrême droite, désormais à l’orée du pouvoir dans de nombreux pays à travers le monde, y compris la France.

Détroit se divise en deux grandes parties. La première, plus substantielle, se déroule en huis-clos dans le motel. Présentée comme un faux-témoignage, cette partie met en lumière la puissance ardente et cruciale du montage qui cristallise à maintes reprises les tensions entre les personnages. Elle témoigne de la façon dont ces policiers finissent par trouver un goût pour la violence, une source d’adrénaline qui contamine peu à peu ceux qui la pratiquent. La spatialisation devient ordonnée, l’étalonnage s’assombrit, tandis que Dismukes devient témoin des crimes de ses collègues et voit ses semblables devenir les victimes de la torture infligée par Krauss et les autres policiers. C’est comme si l’institution du droit avait disparu cette nuit-là. Si l’aspect chaotique de la scène peut parfois susciter la répulsion, elle n’en reste pas moins limpide et claire dans les rapports de force entre les personnages. Les jeunes Afro-Américains sont tous désarçonnés par la peur de mourir, tandis que les policiers sont dépourvus de tout sentiment humain. Bigelow les transforme en abstractions qui ne reflètent que leur désir de ne rien partager avec autre chose que leur propre machinerie : des tortionnaires avides de violence envers des individus à la peau noire. Bien que tous ne trouvent pas la mort, trois d’entre eux sont abattus par la police, marquant ainsi la conclusion de cette sombre réalité.

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La deuxième partie se veut beaucoup plus calme car elle relate l’après de cet événement. Les policiers sont mis en justice et finissent par être acquittés (bien que l’un des cartons finaux révèle qu’ils n’ont jamais repris le service actif). Larry se tourne vers la religion et devient chef de chorale dans une petite église, tandis que Dismukes déménage en banlieue par peur des menaces de mort. Dans la mise en scène et dans la façon dont Bigelow ordonne le procès final bâclé, on comprend que ce n’est pas là son principal intérêt. De nombreuses ellipses attestent de cette intention, et le temps qui s’écoule de manière plus longue et morcelée distingue nettement cette seconde partie de la première, qui elle, se déroule sur une temporalité unique, plus courte et où chaque geste importe. Cependant, cela reflète précisément l’effondrement du procès et l’absence de conclusion pour l’accusation. Le combat idéologique et politique du long-métrage n’a donc pas vraiment de fin, sinon une conclusion déceptive et frustrante, à l’image des personnages.

En dépeignant Detroit dans les années 60, Kathryn Bigelow se distingue par sa manière singulière de filmer la violence, aussi physique que psychologique. À travers les contradictions imposées à ses personnages et sa représentation des individus face à un système oppressif, elle opte pour un dispositif immersif parfois proche du reportage. Ainsi, elle s’affirme comme une réalisatrice précieuse dans le cinéma américain contemporain.

Si vous ne saisissez pas cette leçon maintenant, vous pourriez bien en subir les conséquences si vous manquez de voter le 30 juin et le 7 juillet pour contrer l’extrême droite et son recours à la violence sociale.

Detroit de Kathryn Bigelow, 2h14, avec John Boyega, Will Poulter, Algee Smith – Sorti le 11 octobre 2017

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