[CRITIQUE] Pendant ce Temps sur Terre – J’ai (encore) perdu mon corps

Jérémy Clapin avait fait sensation avec son premier long-métrage, J’ai Perdu mon Corps. Deux Césars, un grand prix à la Semaine de la Critique cannoise et deux prix à Annecy, le parcours touchant de Naoufel en avait séduit plus d’un. Pendant ce Temps sur Terre est donc son deuxième long-métrage et se révèle être un film de science-fiction en prises de vue réelles. Pari risqué dans le paysage audiovisuel français que cette histoire où l’on suit Elsa, jeune femme vivant en Moselle et qui espère le retour sur Terre de son frère Franck, astronaute parti et disparu depuis 3 ans.

Pendant ce Temps sur Terre est un de ces films rares et précieux en France, qui nous plonge dans un univers à la fois captivant et harmonieux. Il nous transporte dans un monde où la science-fiction se marie subtilement avec l’essence de la vie française, créant une atmosphère envoûtante. Cette volonté de faire du cinéma de genre avec un point d’ancrage typiquement français nous rappelle le cinéma des Boukherma qui en ont fait leur marque avec Teddy ou L’Année du Requin, ou bien du dernier Bruno Dumont qui s’est aventuré dans un space opéra ch’ti avec L’Empire. Ici, ce sont les paysages boisés de Lorraine qui se trouvent magnifiés. Il raconte une invasion extraterrestre, mais loin de la violence de La Guerre des Mondes. Il s’apparente davantage à L’Invasion des Profanateurs de Sépultures par la subtilité du procédé employé par les extraterrestres pour envahir la Terre. Par moments, on peut également le comparer à Phase IV, magnifique et unique long-métrage de Saul Bass, qui dépeint lui aussi une invasion discrète et silencieuse.

Copyright MANUEL MOUTIER – 2023 – ONE WORLD FILMS – CARCADICE – FRANCE 3 CINEMA – AUVERGNE-RHÔNE-ALPES CINEMA

Clapin explore un phénomène fascinant autour du bruit. Si l’invasion demeure silencieuse pour le monde, elle ne l’est pas pour la protagoniste, Elsa, qui se retrouve impliquée par amour pour son frère. Elsa communique avec les extraterrestres par le biais d’une oreillette alien, qui brouille son ouïe et la fait souffrir. Cette mécanique introduit des éléments de body horror, particulièrement marquants lors de la première scène avec cette oreillette. Blanche et visqueuse, elle semble composée d’un matériau inconnu sur Terre. Alors que l’œuvre instaurait une atmosphère mystique et mélancolique autour de la perte d’un frère, cette scène brise brutalement cette ambiance, injectant une dose de terreur. Ni le spectateur, ni Elsa ne comprennent ce qui se passe dans cette salle de bain, tandis que les extraterrestres font leur premier mouvement dans leur invasion.

Si Pendant ce Temps sur Terre adopte un rythme lent et se caractérise par une relative quiétude, l’irruption d’éléments fantastiques provoque des ruptures narratives saisissantes. Il se construit ainsi : une atmosphère calme ponctuée de brusques changements de ton, captivant l’attention du spectateur. Un exemple notable est la première possession d’un corps par les extraterrestres. Elsa, épargnée et désignée comme intermédiaire entre les deux mondes, se voit confier la mission de ramener des corps aux extraterrestres pour qu’ils puissent s’incarner. Clapin laisse planer le mystère sur le modus operandi des aliens, ces processus se déroulant en arrière-plan. Le réalisateur équilibre habilement ce qui est montré et ce qui reste suggéré ; les corps disparaissent du cadre de manière irréaliste sans que leur possession soit explicitement visible.

Le choix des décors renforce ce sentiment d’étrangeté. La forêt lorraine, titanesque et imposante à distance, devient mystérieusement insaisissable lorsqu’on s’enfonce dans sa végétation dense. C’est dans ce cadre que disparaissent les victimes, un lieu où, bien que visible, elles semblent se volatiliser. Clapin, par ces détails, instille la tension et interroge le spectateur sur la nature de ce phénomène. Il maîtrise son sujet, créant un univers cohérent pour son récit d’invasion extraterrestre. L’émotion se dégage des errances d’Elsa, encore en deuil et hantée par ses actes. Les extraterrestres lui promettent de ramener son frère sur Terre, mais elle doute continuellement : mentent-ils ? Son frère est-il réellement en vie ? Peu importe, car c’est peut-être sa seule chance de le retrouver.

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Bien que rempli d’évidentes qualités, il semble perfectible à plusieurs égards. La durée d’une heure trente aurait pu être étendue pour mieux développer cet univers riche. L’évolution du personnage d’Elsa est rapide et relativement basique, tandis que le choix de ne pas montrer explicitement l’invasion peut paraître frustrant. Cependant, c’est la volonté du réalisateur de proposer un film intimiste sous couvert de science-fiction. Contrairement à de nombreuses œuvres françaises qui utilisent la science-fiction comme simple prétexte narratif, Clapin parvient à créer un monde palpable et cohérent. Peut-être aurait-il mérité un développement plus approfondi, un détachement du point de vue d’Elsa pour explorer la vie des envahisseurs. Mais ce serait alors un tout autre film, et non celui que le réalisateur souhaitait créer. Clapin reste fidèle aux obsessions qu’il explorait déjà dans son précédent film d’animation. Un médium dont il ne se détache pas complètement. Pendant ce Temps sur Terre intègre des séquences animées et bénéficie de la production de Marc du Pontavice, célèbre producteur de nombreux dessins animés tels que Oggy et les Cafards et déjà producteur de J’ai perdu mon Corps. Comme dans son premier long-métrage, Clapin aborde la perte de soi et le questionnement de l’identité.

Dans J’ai perdu mon Corps, ces thèmes étaient incarnés par Naoufel, qui perdait littéralement son corps. Ici, ils se manifestent à travers Elsa et les extraterrestres. Elsa peine à faire le deuil d’un corps devenu immatériel, perdu dans l’immensité de l’espace. La seule image tangible de Franck est celle de sa statue érigée en hommage au bord d’une route, représentant l’astronaute avec son casque cachant son visage. Son corps, absent de l’écran, demeure enfoui dans l’esprit d’Elsa. Les extraterrestres, quant à eux, privent littéralement leurs victimes de leur corps. Encore une fois, aucune explication n’est donnée quant à leur disparition. Sont-elles mortes ou errent-elles dans des limbes infinies ? Le film laisse place à l’interprétation, invitant le spectateur à s’interroger sur le sort des personnages.

Le deuxième long-métrage de Jérémy Clapin est une belle réussite. Formellement impeccable et abordant avec justesse le deuil de son personnage, Pendant ce Temps sur Terre parvient à se forger une identité propre au cœur des vastes forêts de Moselle. Peut-être est-il un peu trop sage, peut-être la curiosité profonde du spectateur est-elle frustrée de voir ce film effleurer un univers d’une grande richesse sans s’y plonger entièrement. Quoi qu’il en soit, le réalisateur démontre que ses thèmes récurrents et ses obsessions méritent une plus grande visibilité dans le cinéma français.

Pendant ce temps sur Terre de Jérémy Clapin, 1h29, avec Megan Northam, Sofia Lesaffre, Catherine Salée – Au cinéma le 3 juillet 2024

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