[CRITIQUE] Miséricorde – Lit et rature

Septième long-métrage d’Alain Guiraudie, Miséricorde poursuit avec subtilité le travail entrepris par le cinéaste dans ses œuvres précédentes, tant cinématographiques que littéraires. Ce nouveau projet est une adaptation partielle de Rabalaïre, son imposant livre de mille pages. Il navigue habilement entre divers genres, explorant et exploitant les zones d’ombre pour demeurer inclassable. Ses créations finissent toujours par se libérer des conventions cinématographiques, les déconstruisant de l’intérieur et perturbant l’ordre établi. Cette dynamique est à nouveau présente ici, puisque ce dernier opus narre le retour de Jérémie (incarné par Félix Kysyl) dans un village du Gard pour l’enterrement de son ancien patron. Le scénario s’annonce d’une simplicité trompeuse, avant de plonger dans l’inattendu avec une disparition énigmatique, un voisin énigmatique et un curé omniprésent. Guiraudie pose les fondations du quotidien, calme et paisible, pour mieux capter l’attention du spectateur et distiller, par touches délicates, un chaos grandissant.

Il ancre une fois de plus son récit dans un cadre rural familier. Dès les premiers plans dévoilant une route forestière sinueuse, nous sommes plongés en terrain connu, rappelant l’atmosphère des téléfilms campagnards. Les bornes narratives habituelles sont présentes, avec des personnages principaux presque réduits à leur fonction : le prêtre, l’étranger et la mère. Les lieux, quant à eux, deviennent des archétypes de cette routine : “le village” et “la forêt”. Le rythme du film cherche à instaurer une répétition, donc un ordre, en multipliant les séquences selon un schéma récurrent : Jérémie se réveille, rencontre un personnage, s’installe avec un pastis, traverse la forêt et interagit avec le curé du village, répétant ce cycle à l’infini. Les moments récurrents tels que l’apéritif, la cueillette des champignons et les réveils nocturnes se répètent inlassablement. L’intention de ce cadre habituel et routinier est d’immerger le spectateur dans l’état d’esprit du village, paisible et ordonné, sur le point d’être perturbé par l’arrivée du protagoniste. Celui-ci, en s’intégrant dans ce paysage rural, apporte avec lui deux forces perturbatrices majeures : le désir et la mort.

Copyright Les Films du Losange

Ces deux pulsions sont constamment présentes dans l’œuvre de Guiraudie, notamment dans L’inconnu du Lac. Ici, elles se mêlent pour rendre floues les intentions des personnages. Il jongle régulièrement entre le thriller paranoïaque et une tension sexuelle palpable, où les répliques se teintent tantôt de menaces, tantôt d’avances érotiques. Un exemple frappant est celui du curé mystérieux, omniprésent, capable d’éveiller la sexualité de Jérémie en quelques mots seulement. Ce passage constant entre désir et mort se manifeste également dans la figure du lit, récurrente au cours de l’histoire. Cet espace intime, fréquenté par de nombreux personnages, perd peu à peu son caractère privé pour devenir presque public, abandonnant son érotisme au profit d’une ambiance chargée de pulsions de mort. Le lit devient ainsi le lieu où l’on dépose un corps plutôt qu’un espace où le désir s’éveille. Sa réapparition récurrente accentue le climat étrange qui enveloppe progressivement tout le récit. Les routines sont altérées, tandis que le désir et la mort s’infiltrent dans chaque recoin, dépassant les frontières cinématographiques initiales de Miséricorde.

Alors que tout semble sombrer, Guiraudie réapparaît tel que nous l’attendions. C’est dans ce chaos que l’étrange routine finit par s’effacer. La mort ne domine plus le récit, laissant place au retour du désir. Enfin, la liberté se révèle. Jean-Christophe Hym, connu pour ses comédies, apporte une liberté de montage qui se manifeste par des séquences exceptionnellement longues et comiques, contrastant avec l’ambiance policière dominante. Il est soutenu par l’interprétation saisissante de Jacques Devalay dans le rôle du curé, volant la vedette à chaque apparition inattendue. Ces moments de suspension, presque surréels, naviguent toujours à la frontière entre le désir et la mort. On pense notamment à la séquence où un policier interroge Jérémie dans son sommeil, dans le lit – lieu emblématique de la sexualité – de la personne qu’il a assassinée. C’est là que la liberté du désir émerge, révélant la sexualité du protagoniste dans ce second acte libérateur. L’histoire se recentre alors non plus sur la mort, mais sur les désirs qui animent Jérémie et le rendent intensément vivant.

Guiraudie conclut en réitérant le motif du cimetière et du lit, tout comme il l’avait introduit. Cependant, la mort n’est plus omniprésente. À l’ouverture, ces symboles évoquaient un enterrement, tandis qu’à la fin, ils reflètent le désir qui unit Jérémie à d’autres personnages. Ce changement radical illustre parfaitement l’influence dynamique du désir. De nombreuses séquences montrent Jérémie parcourant des routes sinueuses ou se déplaçant d’une maison à une autre, une représentation tangible de cette circulation. Victoire du désir sur la mort ? Oui, mais ce n’est pas aussi simple. Le cinéaste évite le manichéisme et ne confère pas un aspect positif à l’un et un aspect négatif à l’autre. La conversation finale ajoute une couche de complexité à l’ensemble, surtout lorsque les personnages discutent des souffrances et des atrocités contemporaines, et que Jérémie se dédouane en disant : “Mais c’est à l’autre bout du monde.” Cette réplique résonne avec le génocide en cours à Gaza, conférant à l’œuvre, malgré son cadre intemporel avec un curé en soutane et un village brumeux, une urgence terrifiante.

On ne peut affirmer si ce désir rend Jérémie véritablement libre, car il demeure captif dans ce village, répétant chaque jour le même cycle routinier. Cependant, il est observable que la mort libère les habitants, les vivifiant en facilitant l’expression du désir au sein de la communauté. Guiraudie entrelace ces deux pulsions avec subtilité, poursuivant ainsi son chemin singulier au sein du paysage cinématographique français.

Miséricorde d’Alain Guiraudie, 1h42, avec Catherine Frot, Félix Kysyl, Jacques Develay – Au cinéma le 16 octobre 2024

0
0

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *