[CRITIQUE] Les Guetteurs – MENSONGE ! FAUX ! FAUX D’ÉTAT ! PERROQUET !

L’insécurité imprègne chaque scène de Les Guetteurs, le premier film de la talentueuse réalisatrice Ishana Night Shyamalan. Mina, incarnée par Dakota Fanning, est une Américaine désabusée, coincée dans un emploi sans avenir dans une animalerie à Cork, en Irlande. Elle passe ses journées à vapoter et à esquisser des portraits sombres – probablement de ses collègues excentriques -, tout en relatant son histoire sur deux niveaux distincts. D’une part, elle évoque son passé à un interlocuteur mystérieux par le biais d’une voix off, et d’autre part, elle décrit son présent à un perroquet doré nommé Darwin. Il semble que la cinéaste n’accorde pas suffisamment de crédit à son public pour saisir les informations uniquement à travers les visuels, préférant recourir à des expositions explicatives et, plus tard, à des fragments maladroits de folklore ressuscité.

Copyright Warner Bros.

Inspiré du roman éponyme d’A.M. Shine, le long-métrage reste fidèlement attaché à sa source littéraire. Mina, mystérieusement expatriée à Cork, semble poursuivie par la honte et le regret. En dehors de son travail modeste, elle se travestit en portant des perruques et séduit des hommes dans les pubs locaux, évoquant brièvement la performance envoûtante de Scarlett Johansson dans Under the Skin de Jonathan Glazer. Cependant, ce jeu de dupes n’est qu’une façade : la jeune artiste doit livrer Darwin, son perroquet doré, à un acheteur potentiel à Galway, sur la côte ouest, mettant de côté ses manigances séductrices. Au fil de son périple, nous découvrons que Mina a perdu sa mère il y a quinze ans, une perte pour laquelle elle se sent coupable. Sa sœur jumelle tente désespérément de la ramener à la maison, comme en témoignent les messages vocaux que Mina a écoutés au point d’en mémoriser le moindre rythme. Mais lorsque la voiture de Mina pénètre dans une forêt inattendue, toute technologie – y compris son véhicule – tombe en panne. Elle se retrouve alors plongée dans un jeu de survie impitoyable, tandis que nous, spectateurs, sommes immergés dans un flot d’informations aussi dense et impénétrable que la forêt environnante.

Dans la nuit d’un bleu cobalt et d’un gris métallique, Mina rencontre Madeline, incarnée par la magnétique Olwen Fouéré, qui la sauve in extremis en l’accueillant dans une demeure de métal semblable à une boîte d’acier avec un miroir sans tain. Cette maison abrite également Ciara, interprétée par Georgina Campbell, une épouse traumatisée convaincue de la survie de son mari disparu, et Danny, joué par Oliver Finnegan, un jeune homme désabusé qui masque son désespoir par des railleries incessantes sur leur étrange situation. L’endroit ressemble à une chambre de torture, avec sa table en bois criblée de trous, ses lits de jour, un vieux téléviseur avec magnétoscope et des chaises disparates. Madeline informe rapidement Mina que pour survivre dans cette forêt énigmatique, les quatre doivent obéir aux règles imposées par les “guetteurs” — des créatures nocturnes extraterrestres que personne n’a jamais véritablement vues. Les règles, bien que vagues, stipulent principalement de ne jamais sortir la nuit. Cependant, d’autres consignes demeurent floues et les conséquences de leur violation sont tout aussi obscures, ajoutant une tension palpable à leur situation déjà précaire.

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À partir de ce point, Les Guetteurs évolue en un jeu de mystère captivant. Le temps y passe de manière singulière, des objets énigmatiques sont découverts, et des chemins potentiels pour échapper à la forêt se révèlent, tandis que les tensions au sein du groupe oscillent entre exacerbation et apaisement. Ishana Night Shyamalan, jeune cinéaste au talent technique indéniable, utilise des séquences de conception sonore sophistiquées et des montages texturés, patients, pour construire un suspense maîtrisé avec brio. Cependant, que ce soit le livre de Shine ou son adaptation, le récit ploie sous le poids de trop nombreux thèmes et fils narratifs, certains étant surdéveloppés et d’autres à peine esquissés. Bien que l’allégorie écologique de la vengeance soit assez explicite, le film semble également vouloir aborder une multitude d’autres sujets, tels que le poids du deuil, le traumatisme, et la dépendance croissante de notre société à la technologie et à l’intelligence artificielle, sans jamais les approfondir. Certains éléments intrigants sont mentionnés puis abandonnés, créant une frustration latente. Par exemple, le rôle de Danny, supposé chasser la nourriture, n’est jamais véritablement exploré, et le mode de survie des personnages reste flou. Danny serait là depuis huit mois, Ciara depuis cinq, mais aucun ne semble souffrir de leur longue captivité. Une mention précoce des propriétés curatives des fleurs locales n’est jamais réexaminée, et la capacité de dessin de Mina, qui semblait prometteuse, n’est exploitée que comme une simple caractéristique de son personnage. Une dispute intense entre deux personnages, qui manque de décimer le groupe, est laissée sans explication, et une allusion à une perte de réalité collective n’est pas pleinement réalisée. Ce manque de cohésion narrative dilue l’impact de l’histoire, laissant le spectateur sur sa faim malgré la richesse des idées initialement proposées.

Les Guetteurs s’efforce de maintenir son élan jusqu’au dernier tiers du film, où il s’essouffle avec plus de fausses fins que le dernier roman de Stephen King. Bien que l’un de ces rebondissements soit véritablement surprenant et glaçant, il ne parvient pas à justifier les vingt minutes de complots laborieux nécessaires pour y arriver. Il apparaît que Shyamalan hésite quant à la direction de son récit, tout comme à la manière de le narrer. Observons attentivement cette cinéaste qui, malgré un népotisme évident, réussit néanmoins à instaurer une ambiance captivante grâce à sa mise en scène. Son premier film, bien que souffrant manifestement d’une écriture insuffisante, révèle un talent indéniable pour la création d’atmosphères envoûtantes.

Les Guetteurs de Ishana Shyamalan, 1h42, avec Dakota Fanning, Georgina Campbell, Olwen Fouéré – Au cinéma le 12 juin 2024

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